LQJ-284

Ainsi, il n’a jamais autant plu à Dakar, la capitale, qu’en cette année 2022. Les rendements agricoles sont en baisse, et certaines terres arables, désormais, ne le sont plus. Il en résulte une forte tension entre la demande et les terres disponibles, mais l’État rechigne à apporter des réponses, souvent pour ne pas perdre une clientèle politique. » Et l’agriculture n’est pas le seul secteur affecté. « À l’heure actuelle et pour de nombreuses populations, la pêche ne nourrit plus son homme, s’inquiète le chercheur. Cela est dû à la fois aux chalutiers étrangers qui viennent pêcher jusque dans les eaux sénégalaises, parce que leurs propres côtes sont moins poissonneuses et que l’augmentation de la température de l’eau déplace les ressources halieutiques plus loin de la côte. » En plus de compliquer la pêche et l’agriculture, le changement climatique accentue également la pression sur le système scolaire. « Dans la capitale, aujourd’hui, 165 écoles sont inondées, et de nombreuses autres servent d’espace d’accueil pour les familles touchées par les pluies, constate Aly Tandian. Ces perturbations auront très certainement un impact négatif sur l’agenda scolaire et engendreront des retards. Il faut ajouter à cela deux phénomènes : l’affaissement des bâtiments d’abord, à cause du climat, ce qui les rend instables et donc inaptes à accueillir des étudiants ; ensuite, les intempéries provoquées par le changement climatique qui entraînent une augmentation des maladies, ce qui a un effet délétère sur les performances des élèves à l’école. En définitive, cela influe sur l’envie de partir des jeunes, car un enfant moins performant sera d’autant plus incité par ses parents à emprunter les routes migratoires. » À LA RECHERCHE D’UN CERTAIN STATUT Loin d’un voyage entrepris librement, le sociologue dresse en définitive le portrait d’une migration avant tout subie, puisque perçue comme la seule alternative permettant d’accéder à un statut social enviable. « La migration donne l’image infondée d’une jeunesse pressée de se réaliser, estime Aly Tandian. Alors qu’elle se trouve en grande difficulté face à une société violente qui souhaite qu’elle s’exile ! Tout ce que ces jeunes souhaitent, c’est avant tout occuper la place que leur réserve la mondialisation. » Ce statut social, promis par l’expérience du voyage, est également une clé importante pour accéder à un autre, marital celui-là. « Comprenez bien que nous sommes actuellement dans une société où tout se résume au paraître, et où l’avoir détermine l’être, insiste Aly Tandian. Or, nombre de ces jeunes sont en âge de rentrer dans la vie conjugale, et si autrefois les pères demandaient aux prétendants de leur fille “de qui êtes-vous le fils ?”, ils demandent aujourd’hui “comment êtes-vous venu ?” Et celui qui est venu en bus sera moins considéré que celui qui possède une voiture, et, en poche, un passeport et un visa obtenu à Calais. » Afin de s’attaquer aux causes profondes de la migration, le Pr Tandian propose un changement de paradigme. « Nous continuons, encore aujourd’hui, à être dans la gestion de la migration, révèle-t-il. Or, cette gestion entraîne une réponse sécuritaire, à la fois nettement insuffisante, et totalement dépassée. » Il appelle donc à passer à une “gouvernance des migrations”, « qui consiste à s’intéresser aux différentes causes pour pouvoir y apporter une réponse juste. Par exemple, la logique sécuritaire de l’Europe envoie depuis plusieurs années des fonds qui sont captés par les différents ministères de l’Intérieur, pour équiper les forces de l’ordre, alors qu’ils auraient pu être distribués aux ministères de l’Emploi et de l’Éducation. Une gestion sécuritaire doit certes exister, mais elle ne doit être qu’une composante de la dynamique globale. » Pour autant, le sociologue ne pointe pas du doigt la politique extérieure de l’Europe, mais avant tout « les pays africains, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et l’Union africaine, qui doivent prendre leurs responsabilités en proposant des solutions. Ce n’est que de cette manière que l’Union européenne fera de même. » Pour ce faire, le Pr Tandian livre quelques clés sur la façon de procéder : « Il ne faut pas perdre de vue que la grande question en Afrique n’est en réalité pas celle de la migration, mais bien celle des mobilités, révèle-t-il. Il existe beaucoup de populations qui se sentent chez elles dans d’autres pays que le leur, à cause de la proximité socioculturelle. Les frontières sont avant tout des constructions d’États et renvoient à une division verticale de l’espace, alors que les peuples ont toujours existé de façon horizontale. En conséquence, nous devons sortir de ce schéma qui parle à des pays pour nous adresser avant tout aux régions. » soutenir l’éducation plutôtque les forces de l’ordre janvier-avril 2023 i 284 i www.ul iege.be/LQJ 53 l’ invité

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