RÉSILIENCE ET FRUGALITÉ Autre écueil de la performance énergétique : la tentation de détruire le vieux – jugé trop énergivore – pour construire du neuf, qu’on espère irréprochable. Une attitude que de nombreux architectes estiment non seulement intenable sur le plan patrimonial mais aussi inefficace en termes d’impact environnemental. « La question performancielle est un vrai handicap par rapport aux questions qui nous concernent », explique Benoît Vandenbulcke, chargé de cours à la faculté d’Architecture et associé-fondateur du bureau d’architecture AgwA à Bruxelles, spécialisé dans la reconversion des bâtiments. « Les pouvoirs publics nous ont souvent confrontés à des propositions de démolir pour reconstruire et atteindre ainsi les standards passifs. Mais c’est un peu étrange de détruire des bâtiments en bon état, sans compter le coût de l’énergie “grise”(stockage, transport, recyclage) de la construction et de la déconstruction... Pour récupérer ce coût, nous avons calculé qu’il faudrait environ 100 ans d’utilisation du nouveau bâtiment ! » Benoît Vandenbulcke plaide pour sa part pour la « résilience » et la « robustesse » contre la performance, par exemple en donnant une seconde vie à des bâtiments monumentaux, comme, à Charleroi, le Palais des expositions ou le Tri postal situé à côté de la gare. « Certains bâtiments – esthétiquement dépassés – peuvent avoir des qualités insoupçonnées et on ne peut pas se contenter de tout casser ! Je pense qu’il est plus intéressant de mettre les bonnes choses aux bons endroits », souligne-t-il. Le salut environnemental par la technique, beaucoup d’architectes n’y croient tout simplement pas. C’est ainsi que l’on voit émerger aujourd’hui des prises de position en faveur d’une architecture frugale ou low tech, basée sur des principes de construction bioclimatique permettant de se passer d’équipements consommateurs d’énergie et sur l’utilisation de matériaux réemployés : biosourcés (bois, paille…), géosourcés (terre crue) ou à base de déchets et sous-produits (cellulose, coton recyclé...). « C’est une architecture qui est moins problématique en termes de déchets, et qui ne remet pas pour autant en question les niveaux de confort et de qualité de vie, observe Sophie Trachte. Il s’agit de faire sienne l’idée que la Terre est notre maison commune et de voir dans quelle mesure on peut réparer cet environnement, en s’intégrant aussi davantage dans les cycles naturels de l’eau et de la matière. » Ainsi, l’utilisation des matériaux biosourcés permet non seulement de stocker sur le long terme du carbone, mais aussi de réutiliser les déchets de l’agriculture locale tout en préservant la santé des ouvriers. « Ce sont des matériaux généralement moins transformés, plus agréables à mettre en œuvre que des matériaux synthétiques qui peuvent émettre davantage de polluants dans l’air », souligne-t-elle encore. UNE DISCIPLINE RELIÉE Face à l’ampleur d’une crise climatique sans précédent, c’est aussi la figure même de l’architecte qui est appelée à se transformer. « Les architectes stars sont progressivement en train de laisser la place à des personnalités qui mettent l’humilité et la coopération au centre de leur méthode », commente le Pr Éric Le Coguiec, vice-doyen à la recherche en faculté d’Architecture. Ainsi, depuis quelques années, le prix Pritzker, considéré comme le Nobel de l’architecture, récompense des personnalités engagées dans la transition environnementale et sociale. C’est le cas, par exemple, de l’architecte germano-burkinabé Francis Kéré (Prix Pritzker 2022) ou des Français Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal (Prix Pritzker 2021). L’architecte de demain ne sera plus, avance Éric Le Coguiec, « une figure masculine qui aurait le contrôle sur le processus de conception, mais une figure de médiation entre le bâtiment, l’usager et l’environnement ». Le métier est donc appelé à se mettre en lien avec d’autres disciplines et d’autres récits. Un mouvement déjà très présent dans les universités canadiennes, où Éric Le Coguiec a enseigné plus de 15 ans avant de rejoindre l’ULiège. « La question politique, celle du genre et de l’invisibilisation des femmes architectes par exemple, ainsi que la question décoloniale et postcoloniale ont irrigué l’enseignement de l’architecture et des arts au Canada à partir des années 1990. Cela favorise la porosité disciplinaire. C’est une réflexion d’une richesse incroyable et qui permet de ne pas travailler en silos », souligne ce docteur en architecture qui s’inspire des théoriciennes Donna Haraway ou Vinciane Despret (ULiège) pour repenser nos liens à l’environnement. « L’architecture n’est pas une discipline autosuffisante, hors sol. Or, longtemps, les architectes ont considéré le territoire comme étant une surface sans dimension culturelle et sans dimension historique. Les modernistes, par exemple, ont eu tendance à pratiquer la tabula rasa. Aujourd’hui, notre mission consisterait plutôt à “re-terrestrer” l’architecture, pour faire en sorte que l’architecte ne soit plus au centre du processus de conception mais partage ce rôle avec d’autres acteurs : les usagers, le non-humain, le vivant... Pour proposer de nouvelles manières d’habiter le monde », commente-t-il. mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 13 à la une
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