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Parfois perçu comme une survivance du passé, « le livre s’inscrit dans une industrie et des pratiques culturelles très actuelles qui ne se limitent pas au domaine littéraire. On pense spontanément à la littérature, parce qu’il s’agit de l’activité la plus légitime dans les esprits, mais elle ne représente qu’une fraction des préoccupations de l’édition aux côtés des livres de cuisine, de voyage, de la bande dessinée… » Les nouvelles générations désertent la littérature ? Pour Tanguy Habrand, l’affirmation est simpliste. « Cette idée est en partie alimentée par l’illusion rétrospective que la société entière lisait davantage “avant”. Il semble plutôt qu’un certain nombre de jeunes ont une autre culture et ne lisent plus la même chose, ce qui est très différent. Les lieux changent eux aussi. De jeunes lecteurs actifs sur les réseaux sociaux, comme Instagram et TikTok, ne sont tout simplement pas vus de tous, alors que ces communautés de lecteurs sont particulièrement dynamiques. Ce foisonnement inscrit la lecture dans une dimension sociale et collective qui est assez stimulante dans l’ensemble. » Le livre n’est donc pas voué à disparaître. Et le numérique contribue à sa vitalité. En parler ne revient pas à disserter de la lecture sur liseuse, mais envisage un nouveau modèle socio-économique. « Le numérique touche aux pratiques et à l’ensemble du paysage éditorial et de la chaîne du livre. Aujourd’hui, toutes les étapes qui précèdent la fabrication d’un livre sont numériques. Imprimé, il est la première manifestation physique et matérielle du travail de l’auteur et de l’éditeur. » Les projets d’édition sont pensés de manière globale et multimédia, en articulation avec les secteurs du cinéma ou des jeux vidéo. Le livre relié devient une réalisation parmi d’autres : ebook, livres-audio font florès. « La véritable percée du livre-audio sur le marché est une conséquence de l’avènement du numérique qui, dans un autre registre, autorise une technologie comme l’impression à la demande. Des livres auto-édités peuvent être tirés à l’unité. À l’inverse, les grandes maisons peuvent offrir une disponibilité plus longue à leurs ouvrages en éludant la logistique liée au stockage des exemplaires. L’existant s’adapte, lui aussi. Les librairies restent d’ailleurs un point de vente essentiel des livres imprimés, tout en ayant profondément revu leur mode de fonctionnement au cours des dernières années. » CRITIQUE MULTILINGUE Depuis deux ans, le département propose une finalité “Digitial Media Education” au sein du master en communication multilingue. Le tronc commun, intégralement dispensé en anglais, comporte des modules d’approfondissement dans une autre langue (espagnol, néerlandais, allemand et, à partir de l’année prochaine, français), dans la perspective d’attirer à Liège un public d’étudiant·es allophones. Le master les forme à la communication des organisations (syndicats, ONG, partis politiques, entreprises, etc.) et aux langues et cultures étrangères. Au terme de ce master, étudiants et étudiantes disposent dès lors d’une solide maîtrise de la communication et des langues, ainsi que des compétences professionnelles approfondies pour évoluer dans un monde numérique. « Le contexte des organisations est devenu plurilingue, international et numérique, confie Ingrid Mayeur, chargée de cours au sein de ce nouveau master. Les outils informatiques introduisent de nouvelles médiations de la communication, à la compréhension desquelles prépare ce master. » Mais ces outils sont développés dans des contextes particuliers. « Sans qu’on en ait nécessairement conscience, ils enferment un horizon de contraintes dès leur création. Ces choix orientent les usages et les formes d’expression. Ce n’est pas neutre. C’est cette prise de distance critique que nous cherchons à éveiller chez les étudiants », continue Ingrid Mayeur. Tout au long du cursus, ceux-ci prennent à contrepied les notions d’immédiateté et d’immatérialité des médias numériques. « Considérer ces médias à travers des généalogies alternatives, comme le fait l’archéologie des médias, en refusant d’adopter une perspective téléologique selon laquelle les médias actuels seraient à la pointe du progrès, permet de réévaluer l’idée de nouveauté constamment àcontrepied de l’immatérialité desmédias numériques mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 24 omni sciences

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