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Je me souviens C’était alors Un film intitulé La Terre Le clair de lune était si beau qu’il n’y avait plus qu’à se taire Ces vers de Louis Aragon, extraits de Cette vie à nous, disent beaucoup de Raphaël Liégeois, le nouvel astronaute belge. En 2017, quand vient le moment de quitter Singapour, ses deux années de postdoctorat achevées, son épouse Marine et lui s’offrent un curieux voyage de noce : rentrer en Europe à vélo ! Un périple de cinq mois et 15 000 km à travers une douzaine de pays. Mais en donnant, à travers de petits reportages réalisés pour la télévision locale namuroise, la parole à des poètes des pays traversés. Car le jeune Namurois aime la poésie, Aragon ou Brel en particulier. « La poésie était une manière originale d’entrer en contact. Les personnes qui prennent quelques heures pour écrire ou apprendre un poème et le réciter ont des choses importantes à dire. Comme à Singapour, ces ouvriers du Bengladesh qui, le soir venu, après avoir travaillé des heures sur les chantiers de construction, écrivaient des poèmes sur leur vie d’expatriés dans des conditions bien plus dures que celles que nous vivions. » Rêvait-il alors déjà, comme Aragon, à la Terre et au clair de lune ? Sans doute. Mais c’est peut-être un autre auteur qui l’aura davantage influencé dans ses choix : Stefan Zweig et sa remarquable biographie de Magellan. « C’est un des premiers livres que j’ai lu d’une traite, sans m’arrêter, avoue-t-il aujourd’hui. J’y ai découvert l’importance d’avoir un projet auquel on croit, qui fait vibrer. Ce qui m’a attiré aussi, c’est le côté exploration, le côté aventure et le dépassement des limites de l’exploration humaine. » Un recul des limites qui est aussi à l’œuvre dans la conquête spatiale comme dans la recherche scientifique. Une phrase de Zweig a dû faire vibrer le jeune Raphaël : “Ce n’est jamais l’utilité d’une action qui en fait la valeur morale. Seul enrichit l’humanité, d’une façon durable, celui qui en accroît les connaissances et en renforce la conscience créatrice.” Mais si l’adolescent rêve de l’espace, il ne s’est jamais senti obligé de concrétiser ce rêve. « Je n’ai jamais construit ma vie sur ça. Si je n’étais pas devenu astronaute, je ne me serais jamais dit à 50 ans que j’aurais raté ma vie », sourit-il aujourd’hui. NEUROSCIENCES Poésie et espace : deux facettes qui se retrouvent dans les mathématiques que Raphaël Liégeois a toujours aimées. « Adolescent, j’aimais les mathématiques. Et aussi la physique, application des maths au monde réel, qui permet de comprendre comment il fonctionne. » Faut-il alors préciser qu’il participera aux olympiades de mathématiques ? Et que le choix des études supérieures s’est posé dans un intervalle somme toute restreint : mathématiques (côté paternel), médecine (côté maternel), sciences pures ou appliquées ? Ces dernières l’emportent par envie du concret et l’attrait du master liégeois en… aérospatiale (la vérité oblige cependant à préciser que ce choix n’en est pas vraiment un puisque Raphaël Liégeois “profite” de ses études à l’ULiège pour décrocher en même temps un master en physique fondamentale à l’université Paris-Sud Orsay !). Fort logiquement, quand le jeune Namurois sollicite la fondation Pisart pour obtenir une bourse de mobilité, il commence sa lettre de motivation par “Je rêve d’être astronaute… ” ! L’espace, pourtant, attendra. Le Pr Rodolphe Sépulchre crée en effet à ce moment un master en ingénierie biomédicale et Raphaël Liégeois se laisse tenter par cette option. « Cela représentait le croisement entre de belles mathématiques et les neurosciences, se rappelle-t-il. Et j’y retrouvais aussi cette notion de limite à dépasser, car on ignore encore tout du fonctionnement du cerveau : c’est la nouvelle frontière à franchir. » Thésard, il commence la présentation de sa thèse en 180 secondes par cet aphorisme quelque peu déstabilisant : “Si le fonctionnement de notre cerveau était simple, nous serions trop bêtes pour le comprendre.” L’objectif de la thèse est donc de contribuer au développement des outils d’analyse de données d’imagerie cérébrale. Le côté algorithme, supervisé par le Pr Sépulchre, ne lui pose guère de problème. Mais le cerveau ? « Je me suis tourné vers le Pr Steven Laureys, spécialiste du cerveau et des états de conscience, qui dispose d’énormément de données recueillies par imagerie, tant sur des cerveaux sains que pathologiques. Et pendant la thèse, j’ai suivi les cours des deux premières années de médecine pour avoir une vue plus globale, notamment de l’intégration du cerveau dans le corps humain. » Et de poursuivre : « La motivation initiale de ma thèse était l’envie, en tant qu’ingénieur, de contribuer au développemai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 37 le parcours

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