LQJ-285

“On a souvent besoin d’un plus petit que soi... ” À Ngeye Ngeye, dans le nord du Sénégal, cette célèbre morale de La Fontaine résonne plus que jamais. En 2020, les habitant·es du village ont construit des bassines de béton de 20 mètres de long avec un curieux objectif : accueillir des plants de maïs et de sorgho, pour être ensuite arrachés avant la floraison et ne récolter que la “terre”. Car ce ne sont pas les plantes qui les intéressent, mais leur milieu de culture où se déploient les racines. Riche en organismes microscopiques indispensables à la croissance des plantes, cette terre servira d’engrais naturel afin de soutenir, à moindre coût, une production agricole locale respectueuse de l’environnement. Il faut dire que l’agriculture est particulièrement difficile dans cette région déjà durement éprouvée par le réchauffement climatique. « Des sécheresses succèdent à des précipitations courtes et intenses, ce qui crée des inondations dans ces sols de savane déjà difficiles à cultiver en temps normal, explique Ludivine Lassois, agrégée de faculté à Gembloux Agro-Bio Tech. Les paysannes – car ce sont principalement des femmes qui cultivent la terre – travaillent beaucoup pour un faible rendement. » La chercheuse, spécialisée en agroécologie des régions chaudes, travaille depuis de nombreuses années avec des ONG et des ASBL qui soutiennent l’agriculture familiale dans le Sud. Pour elle, le dérèglement du climat n’est qu’un facteur supplémentaire pour ces pays soumis régulièrement à des flux qui les dépassent. « Nombreux sont les habitants qui n’ont aucune autonomie alimentaire, du fait d’une mondialisation qu’ils subissent de plein fouet et sur laquelle ils n’ont aucune prise, indique-t-elle. La guerre en Ukraine, par exemple, a fait exploser les prix des pesticides et des engrais de synthèse, devenus inabordables du jour au lendemain. » Ces substances de synthèse, en plus d’entraîner les paysan·nes dans une spirale de pauvreté, ont des effets néfastes pour leur santé et l’environnement. « À partir des années 1960, la “Révolution verte”, qui correspond à une mise en œuvre des principes de la modernisation agricole, a focalisé l’agriculture sur le rendement, en négligeant complètement d’autres caractéristiques de la plante, comme sa capacité de résilience face aux stress biotiques et abiotiques par exemple, juge l’agronome. Les leviers mobilisés étaient, principalement, l’introduction de variétés à haut rendement (grâce à la sélection variétale), l’apport d’engrais et de traitements chimiques, la mécanisation et l’irrigation. Ces processus ont appauvri les sols au cours du temps, au point que certains les considèrent même comme morts ! Or, il existe sous nos pieds une grande diversité biologique, qui est indispensable à la croissance et à la santé des plantes. » C’est cette diversité que l’ONG Eclosio (qui accompagne des paysan·nes du Sud dans des projets de transition agroécologique) tente de restaurer au Sénégal, afin de leur rendre les moyens d’agir sur leurs propres récoltes, indépendamment des soubresauts des marchés financiers. « Il s’agit d’un projet dit de recherche-action, financé par l’Académie de recherche et d’enseignement supérieur (Ares), dont le but est d’abord d’avoir un impact sur le terrain avant de chercher à faire avancer la science, relate la chercheuse. L’accent a donc été mis sur une unité de production de champignons mycorhiziens, et Eclosio m’a proposé d’en superviser les aspects agronomiques. » RELATION SYMBIOTIQUE Quiconque a déjà observé de près un champ ou une prairie s’est déjà retrouvé nez à nez avec des vers de terre ou des arthropodes comme des mille-pattes, ces petits insectes qui vivent dans le sol et qui sont si importants pour sa fertilité. Mais il y a plus. Si l’on examine attentivement l’environnement de racines de blé ou de maïs au microscope, on observera une vie foisonnante dénommée le “microbiome” du sol. Loin d’être là par hasard, ce microbiome développe avec les plantes un réseau complexe d’échanges nutritifs. « Notre projet s’est focalisé sur des mycorhizes, des champignons microscopiques qui nouent une relation mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 41 ici et ailleurs

RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=