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de Spinoza dont il est spécialiste. « Spinoza pense avant tout les choses en termes de relation, explique-t-il. Cette conception peut être aujourd’hui affinée en tenant compte de principes aléatoires qui lui étaient inconnus. » Ainsi, selon Maxime Rovere, il est plus fécond de considérer que nous sommes des êtres singuliers et composés d’une myriade d’interactions, issues à la fois de notre corps et de notre esprit, de notre histoire également, de nos groupes sociologiques et linguistiques aussi. « Chacune de ces couches d’interactions a sa propre temporalité et interfère avec les autres, détaille le philosophe. Plutôt que de les considérer séparément, il s’avère plus efficace de décrire le tout comme un système où la modification d’une interaction redéfinit l’ensemble. » Lors d’une dispute, trop d’interactions sont en jeu : nos liens affectifs, notre rythme cardiaque qui s’emballe, notre passif avec l’être aimé… Tout cela se mélange, et, dans ce système en crise, nous consacrons toute notre énergie à nous protéger, en nous focalisant sur les interactions qui nous paraissent les plus fondamentales à notre identité. Mais, ce faisant, nous ne faisons qu’augmenter leur intensité. « Vu de l’extérieur, lorsque l’on cherche à comprendre pourquoi l’un des agents est submergé par son émotion, on s’aperçoit que ses réactions s’insèrent dans des boucles d’action et de rétroaction sans fin, et qui finissent par devenir autonomes », observe le philosophe. ÉCOUTER LES FÉES QUI NOUS HABITENT Pour ne pas perdre la face, l’une des attitudes les plus communes consiste à s’arc-bouter contre la réalité, en s’enfermant dans des postures de fermeté ou de fuite. Maxime Rovere propose au contraire de nous ouvrir, et de nous immerger dans nos interactions, en dirigeant notre attention pour écouter ce qu’elles ont à nous dire. « À bien les étudier, on s’aperçoit que les interactions sont des éléments de subjectivation, développe-t-il. Elles ne sont pas des personnes à part entière, bien sûr, plutôt des morceaux de personnes. À ce titre, elles sont volatiles et capricieuses, à l’image des fées de Peter Pan. » Le philosophe, traducteur du roman de J.M. Barrie (créateur du personnage de Peter Pan) a trouvé dans ce texte une importante matière à penser. Clochette et les autres « ne sont capables de vivre qu’une seule émotion à la fois, de manière très intense, et elles l’oublient aussitôt qu’elles en changent, relate-t-il. Comme elles, nos interactions sont fragiles, rapides, et s’évaporent une fois qu’on leur donne la parole. » Et il propose de mettre en pratique cette métaphore poétique en s’appuyant sur les stoïciens, l’école de pensée d’Épictète et de Marc Aurèle. « Les stoïciens ont une vision trop héroïque de la liberté, fondée sur la puissance jupitérienne de la volonté, sourit-il. Ils nous enseignent que nous avons à tout moment le choix d’orienter notre attention sur telle ou telle interaction, ce qui est juste. Mais là où ils identifiaient une liberté souveraine donnée par les dieux, on observe plutôt une certaine transversalité qui permet de glisser entre les interactions. En particulier, quand une personne s’énerve, elle garde les moyens de focaliser son attention sur des choses qui ne sont pas liées au conflit. Sa posture ou sa respiration peuvent lui permettre de restaurer un rythme plus serein, moins destructeur. » Pour autant, il se peut que cela ne suffise pas, et que nos “fées” intérieures ne cessent de réclamer notre attention. Maxime Rovere propose alors de s’essayer à une pratique des stoïciens qui consiste à se parler à soi-même. Comment ? « Très simplement, en s’isolant dans une pièce et en se parlant à soi-même à voix haute, à la deuxième personne du singulier, s’amuse-t-il. Certains trouvent cela puéril, et pourtant Marc Aurèle l’utilise systématiquement. Or, il s’agit d’un empereur, pas d’un enfant ! Un homme qui porte d’immenses responsabilités, et qui ne juge pourtant pas indécent de se parler à lui-même pour explorer l’inconnu en lui. » Cette technique consiste à « rendre justice à notre multiplicité. En temps normal, nous avons une image de nous-mêmes qui est globalement unifiée. Mais dans les moments de crise, insiste Maxime Rovere, il vaut la peine de tomber le masque et de laisser s’exprimer cette multitude. On voit alors que viennent à la parole des choses qui n’appartiennent pas à la conscience. » Une démarche qui fait écho aux derniers développements des neurosciences. “Le soi n’est pas l’entité monolithique qu’il croit qu’il est. Il est constitué de plusieurs parties qui peuvent être étudiées séparément, et la notion d’un soi unique pourrait bien n’être qu’une illusion”, écrit ainsi Vilayanur S. Ramachardan, connu pour ses travaux en neurologie comportementale. RESPONSABLE MAIS PAS COUPABLE Une fois la crise passée vient souvent la question de sa source. D’où est venue cette tempête ? « Comme cette question concerne le mal qui a été fait, elle se transforme automatiquement en “à qui la faute ?”, estime Maxime Rovere. Et, en fonction de la société dans laquelle on vit, la façon dont on va réagir à l’expérience du mal va imiter les institutions qui, à l’échelle collective, ont pour fonction de le réguler. » mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 48 l’ invité

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