Autrement dit, nous voilà lancés dans un tribunal moral, où nous allons successivement endosser le rôle de coupable, de juge d’instruction, puis d’avocat. « Aucun acteur d’un conflit n’est cependant capable d’endosser le rôle du juge, rappelle le philosophe, qui considère que cette fausse justice relève de la caricature. Elle réduit un phénomène complexe et chaotique en une suite d’événements et de décisions qui s’enchaîneraient nécessairement. Or, il est imaginaire de croire en des gestes parfaitement intentionnels de la part des agents d’un conflit, parce que personne n’a jamais la pleine maîtrise de ses intentions. » Aussi, au lieu de chercher des coupables en se dédouanant de sa propre implication, Maxime Rovere nous invite à transformer notre conception de la responsabilité. « Être responsable signifie pouvoir répondre de ses actes, mais cette définition n’a de sens que juridique, estime l’auteur. En éthique, nous devons considérer qu’à tout moment nous faisons des choses qui échappent à notre contrôle. Dès lors, notre responsabilité devient une notion dynamique, qui consiste à adopter tous les effets de nos actes, y compris les plus aberrants, sans pour autant les avoir voulus. Ce sont les enfants adoptifs de nos intentions. » D’autant que, pour le philosophe, aucun accident n’arrive par hasard. « Nous sommes tous des systèmes incohérents, dont les contradictions sont des traits constitutifs de notre identité. Statistiquement, ces contradictions vont favoriser certains événements. Cela ne signifie pas que tout soit de notre faute ; au contraire, cela implique de libérer nous-mêmes et les autres de toute faute, pour explorer quelles vulnérabilités nos échanges ont mises à jour. » UNE OMBRE À SOI Explorer ces brèches, cela implique de se confronter à quelque chose de terrifiant, que Maxime Rovere nomme “Ombre”. « Cette ombre surgit face à vous lorsque quelqu’un dit ou fait quelque chose qui vous blesse et qui exige une réponse, observe-t-il. Or, la souffrance que ressent un sujet ne se comprend que par lui, non par la personne en face. L’autre, c’est “votre” autre ! C’est la part de vous qui est active dans cette blessure. Si une phrase blaissante par exemple ne trouvait pas d’écho en vous, cela ne vous toucherait pas. » Cette métaphore, tirée d’un conte d’Andersen, « permet de rappeler aux lecteurs que nous avons des changements à faire face à l’épreuve de nos propres désordres, avertit-il. En effet, si on comprend qu’au moment de s’irriter contre l’autre, on se dresse en réalité contre soi, on aura plus de respect pour sa propre émotion, et on pourra s’en servir pour se transformer soimême. » Le philosophe estime que c’est en appuyant la responsabilité sur une vulnérabilité partagée entre tous que l’on peut faire une nouvelle expérience du pardon, « différent du pardon judéo-chrétien associé à la fois aux notions de sacrifice et de faute, et qui signifierait qu’il y a forcément un coupable ». Selon lui, le pardon est avant tout un défi que nous lance l’expérience. « Si l’on ne doit pas accepter que l’on nous fasse du mal, nous pouvons en revanche pardonner à la personne qui nous a blessé, en acceptant que ce mal ne dépend pas de sa libre volonté, mais plutôt de facteurs complexes et chaotiques, détaille-t-il. On peut également se pardonner à soi-même de s’être mis dans cette situation, en comprenant comment, à l’avenir, faire autrement. Enfin, et c’est sans doute là le plus difficile, on peut pardonner à l’expérience elle-même en la vivant pleinement, et en lui donnant le temps de produire ses effets. » « Ainsi, pardonner n’est pas un geste magnanime de roi qui gracie, nuance encore Maxime Rovere. C’est faire preuve de confiance dans l’expérience en ne refusant pas de la vivre, quelle que soit la douleur qu’elle nous inflige. Si vous entrez en résistance avec l’expérience, vous ne ferez que l’aggraver, et elle se répétera encore et encore. » À la lecture de l’ouvrage Se vouloir du bien et se faire du mal, il ressort que les propositions de Maxime Rovere sont aussi stimulantes qu’exigeantes, et que bien des tentatives seront nécessaires pour arriver à se transformer. Une conclusion qui fait écho aux mots de l’autrice Ursula le Guin qui, confrontée elle-même à l’ombre, avait écrit en 1975 dans un texte intitulé “L’enfant et l’Ombre” : « Si l’individu veut vivre dans le monde réel, il doit cesser de faire des projections et admettre que la haine et le mal existent en lui. Ce n’est pas facile. C’est très difficile de ne pas pouvoir blâmer les autres. Mais cela en vaut la peine. » aucunaccident n’arrive parhasard mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 49 l’ invité
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