Le LQJ : L’Université a-t-elle un rôle à jouer cet égard ? M.K. : Comme toute la société, les universités sont concernées par la reproduction des violences systémiques1. Récemment, l’université de Liège a mis un place un comité Genre-Égalité2 dont l’un des objectifs est de lutter contre les formes de discrimination en son sein. C’est une bonne nouvelle ! J’espère que nous parviendrons à déconstruire les stéréotypes et à modifier la “culture du harcèlement” qui existe encore aujourd’hui, qui se perpétue, qui est même banalisée et sévit, notamment, dans les milieux hiérarchiques forts. Je pense donc que les initiatives du groupe Zherot à Gembloux Agro-Bio Tech ou celles du Feminist & Gender Lab dont Bastien et moi faisons partie sont utiles : elles permettent de rendre compte de certains points aveugles des violences, de chercher des solutions à ces problèmes et de rendre visibles et vivantes les productions de savoir sur ces questions. B.B. : Un exemple assez frappant d’homophobie ordinaire à l’Université est celui des tags, homophobes ou misogynes la plupart du temps, présents notamment dans beaucoup de toilettes pour hommes. Ces insultes créent un sentiment d’insécurité. Le philosophe Didier Eribon en parlait déjà : l’impact que ces insultes ont sur les gays n’est sans doute pas le même que sur les hommes qu’elles ne visent pas, mais elles participent à maintenir les liens entre homophobie, sexisme, et construction de l’identité masculine. L’effacement de ces tags, bien que nécessaire, ne suffira pas : il faut un changement de paradigme. La création du comité Genre-Égalité est un signe positif en ce sens parce qu’il témoigne de la prise de conscience du problème. J’ai bon espoir de voir l’Université créer des formations pour sensibiliser le personnel et la communauté estudiantine, améliorer ses politiques en matière d’égalité et promouvoir les études de genre qui nourrissent la réflexion et construisent les experts et expertes en égalité de demain. C.P. : Par ailleurs, les préjugés de ce type peuvent aussi avoir des conséquences néfastes en terme de carrière ! Combien de chercheurs et chercheuses n’ont pas été – et je sais de quoi je parle – confrontés à un plafond de verre du fait de leur orientation sexuelle ? LQJ : Vous notez aussi une montée des conservatismes. C.P. : Je fais partie de la génération qui a vécu les évolutions de notre société. Et si certains disent que “c’était mieux avant”, je n’en fais pas partie ! Être un adolescent gay dans les années 1990 était pénible. Je me suis construit dans la solitude et l’isolement en supportant insultes et moqueries. Sans vouloir enjoliver le présent, il suffit d’allumer la télévision, d’ouvrir un journal ou d’entrer dans une école secondaire pour comprendre que le monde a changé. La parole s’est libérée et les prises de position sont plus claires et plus nombreuses. On pourrait a priori croire que tout va dans le bon sens. Hélas, on voit monter une vague traditionnal iste qui se structure aux États-Unis, en Russie, en Europe de l’Est ou au Moyen-Orient où de vrais discours anti- occidentaux se développent, englobant les LGBTQIA+ comme exemple de déchéance. En Europe, des hommes politiques prennent appui sur l’argument d’une possible disparition de la race blanche pour stigmatiser la communauté étrangère et la communauté LGBTQIA+. La radicalisation des propos trouve aussi un écho dans la presse française, à la télévision aussi. Plus près de nous, à La Louvière, des citoyens se sont mobilisés récemment contre le spectacle “Unique en son genre” proposé par la Maison Arc-en-Ciel de Liège. Un repli identitaire assez généralisé semble caractériser notre époque. Ce n’est pas bon signe. B. B. : Il y a en effet quelque chose de vraiment effrayant dans cette montée de haine envers les personnes LGBTQIA+, mais aussi envers les mouvements féministes et les personnes racisées. Mon ex-promoteur de mémoire, David Paternotte, professeur en sociologie à l’ULB, note que les oppositions aux droits des femmes et des LGBTQIA+, ainsi qu’aux études de genre commencent à gagner en puissance un peu partout. On observe aussi dans cette mouvance des discours “homonationalistes” qui dénigrent les pays réprimant les minorités sexuelles et de genre, instrumentalisant les droits LGBTQIA+ pour désigner des boucs émissaires supposés responsables de l’homophobie et de la transphobie en Belgique3. Mais les choses sont bien plus complexes : l’homophobie et la transphobie revêtent de nombreuses formes et ne se 1/ Voir l’ouvrage d’Adèle Combes, Comment l’Université broie les jeunes chercheurs, Paris, janvier 2022. 2/ Comité Genre-Égalité : voir le site www.uliege.be/genre 3/ Bomans, B. (2022). “When Queerness Is Tinged with Nostalgia: Whitewashing Homonormativity in Low Countries Nationalism and Re-Imagining the Queer-of-Colour past in North American Television and Fiction” In Dutch Crossing: a Journal of Low Countries Studies, 46 (3), 244-258. mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 58 le dialogue
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