Le DD MM 2023 Mon cher enfant, Du fond d’une nuit d’ivresse, je prends la plume pour t’écrire cette lettre. Quelle utilité ? Quelle pulsion me pousse à partager avec toi ces quelques pensées ? Comment les accueilleras-tu ? À ces questions, je ne cherche pas de réponses. J’ai la conviction intime que tu trouveras en toi la sagesse d’appréhender mes mots, de les déconstruire, de les critiquer, de les faire tiens aussi... peut-être. Mais pourquoi, aujourd’hui, prendre le temps de coucher ces réflexions sur le papier ? Je me meurs. Jamais, je n’aurai l’occasion de déposer un baiser sur ton front, ni de te serrer dans mes bras, pas plus que de te consoler dans les nuits de cauchemar. Il y a pourtant une chose qu’il m’est nécessaire de réaliser. Je dois te présenter des excuses. Non pas des excuses vides de sens, mais des excuses sincères, significatives. Profite, tant que tu peux de ces jolis mois dans le ventre de ta mère. Fais le plein de force et de courage. Jouis de la félicité de ce petit monde fermé sur lui-même. Celui que je te lègue est infâme et j’en porte ma part de responsabilités. Ce soir, j’ai passé une agréable soirée avec d’anciens amis de l’université, des collègues de la faculté de Droit. Nous avons devisé sur l’état de la société autour d’une bouteille de Chablis aux arômes beurrés, autour d’une fondue bourguignonne et de desserts surabondants, dans un luxe déplacé, somme toute, à l’heure où le jugement dernier montre le bout de sa face défigurée et terrifiante. Nous avons l’habitude de bavasser ainsi, des heures durant, depuis le sommet de notre tour d’ivoire. Nos dîners dégoulinent d’hypocrisie. Les sujets abordés, la pauvreté, la mixité, la sexualité, le changement climatique se meuvent hors de notre portée. Ils maintiennent un aspect fantasmagorique ; jamais ils ne nous atteindront. En somme, on en parle pour se faire peur, comme quand enfants, éclairés par un feu de camp, nous racontions des histoires d’horreur, comme quand adolescent, je lisais les histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, comme quand je bûchais mes cours de droit. Nous tuions le temps, si j’ose dire, en nous donnant des airs engagés, à la manière d’aristocrates de salon. Chaque année, laMaison des sciences de l’homme de l’ULiège et l’asbl Mnema organisent un concours “Quelle nouvelle, citoyen ?”. Ce concours invite à un travail d’expression écrite sous la forme d’une nouvelle, sur un thème annuel de réflexion, dans une démarche de citoyenneté. L’édition 2023 avait pour thème “Uni…vers?”. Dix textes finalistes feront partie d’un recueil illustré par les étudiants de l’Académie des beaux-arts de Liège, à paraître au mois de mai1. Le Quinzième Jour a le plaisir de publier le texte de Bertrand Colin, lauréat de cette troisième édition : L’impardonnable union de la bourgeoisie. 1/ “Uni…vers - ? recueil de nouvelles”, dans Quelle nouvelle citoyen ? édition#2, Liège, mai 2023 * www. msh.uliege.be mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 74 futur antérieur concours Quelle nouvelle, citoyen ?
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