L’un de mes amis déblatérait sur l’utilisation moderne des pronoms, affirmant n’y rien comprendre. Il avait la conviction que l’effort d’adaptation était insurmontable, au bas mot, voire ridicule. Le genre était pour lui une lubie de la nouvelle génération, un moyen d’exister. Un autre de mes amis s’étonnait de l’augmentation du taux de chômage en dépit de la persistance d’une pénurie structurelle dans certains secteurs. Un troisième rageait contre ces militants, lesquels avaient bloqué des autoroutes lors d’une manifestation pour le climat. Nous radotions, en somme, comme les vieux réactionnaires que nous représentions. Et moi... moi, je me suis tu. Nous étions unis vers ce silence. C’est ce silence que je te prie de pardonner. J’espère qu’en te les décrivant, tu apprendras de mes erreurs. C’est l’unique présent que je suis en mesure de te léguer. Virgile, dans l’Énéide, écrivait : « La fortune sourit aux audacieux ». Il se trompait. La fortune, elle m’a souri le premier jour de ma vie. Elle était là, la fortune, au-dessus de mon berceau, ma mère, mon père, mes grands-parents, lèvres fendues d’allégresse. Ma famille, c’était ma fortune. Je naissais dans les bonnes circonstances, dans la bonne classe sociale, dans le “sexe fort“, dans la bonne couleur de peau, dans le bon continent et dans le bon pays. Ces cases que je cochais m’assuraient un avenir, sinon certain, du moins marqué du sceau de la facilité. J’entreprenais un parcours scolaire moyen, semé de minuscules embûches ; je rencontrais mes amis, fruits issus d’arbres voisins ; je m’inscrivais à l’université ; finalement, je passais l’examen du barreau et entamais une carrière d’avocat. Rien ne pouvait être plus prévisible, mon destin avait été scellé à ma naissance. Avocat, ingénieur, professeur, médecin, notaire, qu’importe ? Je me fondais dans ma classe sociale, ses codes m’imbibaient. Ma chance surgit, à l’âge de trente et un ans quand je tombai sur l’autobiographie de Nietzsche, Ecce Homo. Quelle fulgurance ! Quelle joie ! Quelles sensations ! Soudain, je me voyais voler parmi les aigles au-dessus du troupeau, je me prenais à rêver de l’éternel retour et à devenir qui je suis. Ce bonheur intense, mon éveil philosophique, s’inscrivait pourtant dans mon génome bourgeois. Il flattait un élitisme. Ce fut néanmoins l’éveil d’une personnalité enfouie. Petit à petit, j’ai entamé une étude plus sérieuse des auteurs classiques. Je ne mangeais plus, je délaissais ta mère et mes amis, et ma famille, je négligeais mes clients, j’oubliais ma santé. J’avalais Marx et Proudhon, Bourdieu et Barrès, Sartre, Camus et Foucault, Aristote, Marc Aurèle, Saint-Simon, Arendt, et tant d’autres, et tant d’autres. Je parcourais des éthers nouveaux avec un invincible panache. La société, au pied de ma montagne, la société des Bouchez, des Di Rupo, des Hedebouw, m’indifférait. Je vouais un culte aux idées et dédaignais de me salir dans la boue de l’immanence. Ce que je cherchais, ce n’était pas la vérité, seulement le prestige. Un prestige solitaire, certes, mais prestige quand même. Mes proches m’observaient avec circonspection. Ils se tracassaient de me voir blanchir les nuits dans mon cabinet d’étude et de me trouver, matin, les yeux bleuis de cernes. Quand au hasard d’une réunion où je me laissais entraîner par résignation, on abordait les sujets d’actualité, j’élevais le débat en citant un de mes illustres maîtres. Mon cercle justifiait le système par l’absence de pensée, je le justifiais par l’idéalisation de la pensée. Nous étions unis vers ce système. C’est cet orgueil que je te prie de pardonner. Du haut de mon pinacle, j’observais l’univers se mouvoir sans comprendre que j’en faisais partie. Il m’a bien fallu redescendre. La chute fut soudaine et douloureuse. Alors que j’attendais dans la salle d’attente de mon médecin, je me surprenais à observer un adolescent assis à côté de moi. Il lisait – la chose m’intriguait à cause de mes préjugés sur la jeunesse – un livre de Beaumarchais, Le mariage de Figaro. Il surligna un passage : « qu’avez-vous fait sinon vous donner la peine de naître ? ». Beaumarchais, je n’avais jamais pris la peine de l’ouvrir, ses personnages, Figaro, Almaviva, Suzanne et les autres, me paraissaient niais, stéréotypés. Mais cette phrase, cette maxime, me frappa comme un grand coup de fouet. Soudain, je n’étais plus cet avocat philosophe et marginal. Mon passé me rattrapait et m’emprisonnait dans le carcan de sa structure sociale ; il me cloisonnait entre ses barreaux durs et froids, impersonnels et invincibles. Je découvrais que l’ensemble de mes actions avaient été dictées par cette condition. Mon orgueil se brisait. Je cherchais en vain à trouver des ressources pour réfuter l’idée, à me réfugier dans un déni salutaire. L’idée revenait inlassablement à la charge, pareil au taon de l’agora. Je devais me résigner. Je cherchais alors une solution, un moyen de m’abriter des assauts de ce déterminisme et j’entrepris ma mai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 75 futur antérieur
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