LQJ-285

déconstruction. Les murs de la maison de mon inconscient, solides, munis de poutres porteuses en bois massif, indestructibles, étaient pourtant trop solides. Les mois qui suivirent, je cherchais à sortir de mon monde. Je me mis à fréquenter les manifestations, à m’encanailler dans les cafés de la ville, à offrir des tournées aux travailleurs, en vain. Leurs luttes me dépassaient. Je comprenais le langage de Marx et d’Engels mais pas le leur. J’avais parcouru les biographies de Trotski et de Lénine mais je ne parvenais pas à lire les expressions de leur visage. Un fossé nous séparait. Que dis-je, un fossé ? Un abîme. La condition de l’ouvrier précaire et racisé, celle de la secrétaire de bureau, mère de famille, celle du jeune étudiant fauché, celle de l’enseignant, celle des sans-emplois, celle du postier, celle des femmes, celle des grévistes, celle des manifestants, celle des révolutionnaires, cette condition, je ne parvenais pas à l’appréhender. Je n’y parvenais pas. Et je finis par baisser les bras, par m’aigrir, par haïr Beaumarchais, par me résigner. C’est cette lâcheté que je te prie de pardonner. Le jour où j’ai accepté de me fondre dans l’unité d’un tout globalisant, de légitimer par le truchement d’une pensée fallacieuse, un système injuste, machiste et raciste, ce jour-là, j’ai mis le pied dans l’engrenage de la destruction du monde, ou du moins dans l’acceptation tacite de ce fait. J’ai délaissé la philosophie et les livres et suis retourné auprès de mes amis avocats, notaires, médecins, ingénieurs, auprès de mes semblables, en face de mon reflet, la queue entre les jambes. Nous avons recommencé à débattre du réchauffement climatique et des manifestations, comme d’événements distants. Les poissons mouraient dans les océans, les forêts brûlaient, les bulldozers déchiraient des milliards d’arbres, les dirigeants assassinaient les droits des travailleurs, humiliaient les strates les plus fragiles, arrachaient les mains des protestataires, les féminicides refluaient, la discrimination empestait l’air, des humains se noyaient dans la Méditerranée, les douanes en refoulaient d’autres, la désertification asséchait l’Afrique, les patrons s’engraissaient, les éditorialistes insultaient la “bien-pensance”, les assemblées aboyaient contre le “populisme” ou contre le “complotisme”, les mots se vidaient de leur sens, l’essence des choses devenait un concept abstrait, la société se polarisait et nous... nous babillions. Nous étions unis vers le maintien du statu quo... nous étions unis vers la survie de nos intérêts... nous étions unis vers le déclin... nous étions unis vers une idée commune... nous étions unis vers la prolongation de l’idéologie néolibérale... nous étions unis vers les éléments de langage post-modernes... nous étions unis vers la destruction du monde... nous étions unis... envers et contre tous. C’est cette union que je te prie de pardonner. Finalement, voilà qu’en cette soirée d’ivresse, après un énième de ces débats dérisoires, alors que la maladie m’assaille et que la mort s’apprête à déposer sur mes lèvres l’ultime baiser, je m’abandonne à ce mea culpa. J’essaie de diagnostiquer chacune de ces tares auxquelles j’ai abandonné mon esprit et mon âme. Peut-être n’est-il pas encore trop tard pour toi, mon enfant. Peut-être peux-tu encore sauver le monde de son apocalypse. Toi aussi, tu fleuriras sous les rayons d’un soleil favorable. Je te souhaite, néanmoins, de te donner la peine de développer un esprit libre – ein freigeist. Ne me laisse pas te définir ; ne laisse ni ta mère, ni tes grands-parents te définir ; remets en question l’enseignement de tes professeurs ; apprends à différencier la connaissance de la normativité ; en plus de devenir qui tu es, performe la société pour qu’elle aussi, devienne qui elle est. Il y a tant de défis que tu auras à relever. J’espère de tout mon être qu’il n’est pas trop tard, que l’air sera encore respirable, que les étés seront soutenables, que les hivers ne dévasteront pas les plaines, que l’eau demeurera potable et abondante, que les gouvernements calmeront leurs instincts prédateurs, que le peuple fomentera des nouvelles utopies. Mais mes espoirs faiblissent, pareils à la lueur d’une chandelle au bout de la nuit. Si tu ne peux pardonner mes erreurs – Dieu sait qu’elles sont impardonnables –, tires-en autant d’enseignements que possible. Ne te résigne pas au silence ; oublie ton orgueil ; ne sombre pas dans la lâcheté ; méfie-toi de l’union des semblables. Ce dernier point, il me faut le préciser, si tu le permai-août 2023 i 285 i www.ul iege.be/LQJ 76 futur antérieur

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