LQJ-287

Le projet “Habitable” rassemble 22 organisations partenaires issues de 18 pays et réparties sur trois continents (Europe, Afrique, Asie), soit la quasi-totalité des équipes travaillant sur les migrations environnementales dans le monde. Objectif-clé pour ce consortium transdisciplinaire : comprendre, auprès de populations africaines et asiatiques affectées par les effets du changement climatique, comment se prend leur décision de migrer ou de rester. Et, partant, formuler des recommandations aux pouvoirs publics dont le but est d’assurer un meilleur encadrement de chacune de ces deux formes d’adaptation. « Jusqu’ici, explique François Gemenne, ce sujet de l’habitabilité d’un milieu affecté par le changement climatique avait plutôt été abordé d’un point de vue objectif : si la température dépasse autant de degrés, si les précipitations sont supérieures ou inférieures à tel ou tel niveau, alors l’habitabilité de tel ou tel milieu s’en trouvera négativement affectée. Dans ce projet, nous cherchons plutôt à comprendre à quel moment des gens estiment que leur milieu n’est plus habitable, à quel moment et pour quelles raisons ils atteignent un “social tipping point”, un seuil de rupture à partir duquel ils doivent décider de partir ou de rester. » Ce seuil de rupture n’est pas universel. Il est fonction de la vulnérabilité d’une communauté aux modifications de son environnement, mais aussi de la capacité de cette même communauté à s’y adapter. Plus la capacité d’adaptation d’une communauté sera forte, plus sa vulnérabilité sera faible, et inversement. Autrement dit, l’impact d’une sécheresse sur un pays européen, mieux équipé pour y réagir, ne sera pas identique à celui d’une sécheresse au Sahel, où 70 % de la population dépend d’un type d’agriculture particulièrement vulnérable à toute variation de température ou de pluviométrie. Autrement dit encore, les populations sont fondamentalement inégales face aux effets du dérèglement climatique, non seulement en raison de la nature de ces effets, mais aussi en raison de facteurs socio-économiques, historiques, politiques et culturels qui déterminent leur capacité respective à s’y adapter. Résilience des systèmes agro-alimentaires, modes de gouvernance, infrastructures, institutions, niveau de pauvreté, mais aussi cohésion sociale : autant d’éléments qui affecteront la résilience d’une communauté et feront bouger son social tipping point. Florian Debève, assistant au département de géographie à l’ULiège et coordinateur du projet, développe : « Dans un contexte socio-économique favorable, les personnes affectées qui choisissent de partir le font généralement avec le projet de revenir pour reprendre leur vie là où elles l’avaient laissée. La décision de rester se prend parce que les individus concernés ont confiance en leur capacité et celle de l’État à les aider à s’adapter ou à reconstruire. Mais en cas de contexte socio-économique plus difficile, par exemple dans les régions où l’État est absent ou défaillant, ces personnes perdent tout et, ne sachant pas compter sur l’État pour affronter cette situation, elles doivent se résoudre à partir, lorsqu’elles le peuvent. » INTÉGRER LES PERCEPTIONS S’intéresser aux circonstances qui conduisent les individus à juger que leur milieu n’est plus habitable, c’est aussi s’intéresser aux perceptions des effets du bouleversement climatique. « Notre projet, bien qu’il en reconnaisse les limites physiques, envisage l’habitabilité comme un construit social, poursuit Florian Debève. Les modèles antérieurs, essentiellement biogéophysiques, se fondent sur des données objectives, telles que l’humidité de l’air ou la température, pour prédire l’habitabilité de certaines régions du monde dans un futur plus ou moins proche, et en déduire ainsi un nombre potentiel de personnes déplacées. Or, ces modèles ne nous permettent pas de comprendre les raisons qui pèsent actuellement dans la décision de migrer. Nous savons en effet que certains individus migrent anticipativement, d’autres à la dernière minute, d’autres encore pour des raisons qui, selon eux, n’ont rien à voir avec le climat alors que cela semblait plus probable. D’autres enfin choisissent de rester. Comment l’expliquer ? Nous montrons que la perception (réalité subjective) qu’ont les communautés concernées des impacts du changement climatique, ainsi que leur capacité à y faire face, pèsent en réalité davantage dans leur prise de décision que la réalité objective elle-même. » Affiner les motifs de départ 29 janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ omni sciences

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