LQJ-287

Les individus d’une même communauté, déterminés par leur culture, leur histoire personnelle et collective, leur condition économique et politique, font une lecture différente des incidences, réelles ou perçues, du dérèglement climatique sur leur milieu. « Ces impressions ne sont pas à rejeter, précise François Gemenne. Elles doivent être davantage intégrées dans les politiques d’adaptation qui, tant qu’elles se fondent exclusivement sur des éléments objectifs, resteront en décalage avec le ressenti des gens. Comprendre ces perceptions (une démarche originale) permet que celles-ci soient in fine prises en compte, d’une part dans l’élaboration de politiques d’adaptation ayant pour but de préserver l’habitabilité des territoires, et, d’autre part, dans les politiques d’accompagnement des migrations. » Pour Florian Debève, donner aux décideurs politiques locaux la possibilité de s’appuyer sur les recherches scientifiques lorsqu’ils chercheront à anticiper les mouvements de population doit avant tout permettre d’éviter des souffrances humaines, c’est-à-dire éviter à ceux qui restent « de se retrouver coincés dans des régions dévastées par le climat et abandonnés par les pouvoirs publics, et à ceux qui décident de partir de se retrouver dans des parcours de migration chaotiques, similaires à ceux des migrants dits économiques, c’està-dire laissés-pour-compte, sans protection légale et incapables de réutiliser leurs savoirs et compétences professionnelles dans le nouveau contexte ». MIGRATIONS INTERNES PLUTÔT QU’INTERNATIONALES On le voit, il n’existe pas de relation linéaire entre dérèglement climatique et migrations : les déplacements de populations ne sont qu’une des réponses possibles aux effets du changement. Une option qu’ont pourtant choisie quelque 32 millions d’individus en 2022 en raison de catastrophes climatiques. Un nombre gigantesque et en constante augmentation. « On peut dire qu’aujourd’hui, le dérèglement climatique est devenu l’un des premiers facteurs, sinon le premier, de déplacements dans le monde. Chaque année, ce nombre est supérieur à celui des personnes qui fuient les guerres et autres violences », a signalé François Gemenne sur les ondes de France Info1. Pourtant, à rebours de la présentation que l’on en fait souvent dans le débat public, où d’aucuns évoquent volontiers des migrations de masse vers l’Europe, les mouvements migratoires, lorsqu’ils sont possibles, sont majoritairement de courtes distances, à l’intérieur du pays concerné. Des mouvements effectués dans le but de se mettre à l’abri plutôt que de fuir le pays. Quant aux mobilités internationales, elles se limitent le plus souvent à des migrations régionales : on traverse une frontière pour se rendre dans le pays voisin. Ce sont ces migrations de courtes distances qu’ont étudiées les chercheurs du projet “Habitable”, qui viennent d’achever les phases de collecte et d’analyse de données dans les sept pays retenus par le projet (Ghana, Sénégal, Mali, Ethiopie, Kenya, Afrique du Sud et Thaïlande). Plus important encore : ces mouvements de populations ne sont pas distincts des dynamiques migratoires globales, qu’elles soient politiques ou économiques. Les migrations dites “climatiques” ne constituent pas une catégorie particulière. « C’est un concept un peu médiatique qui permet de faire comprendre au grand public à quel point les dégradations de l’environnement et les impacts du changement climatique sont un facteur de migration et de déplacement. Mais en réalité, rappelle François Gemenne, les facteurs climatiques et environnementaux de la migration se mêlent invariablement aux facteurs économiques et politiques. Ils s’entremêlent et s’influencent mutuellement. » Et de préciser : « Si vous vivez en région rurale et que vos revenus dépendent de vos récoltes, et donc des conditions environnementales, comme c’est le cas de 70 % de la population du Sahel, vos motifs écologiques et économiques de migration vont se confondre. C’est aussi le cas des migrations de longue distance : une partie de celles et ceux qui arrivent en Europe, que nous appelons “migrants économiques” parce qu’ils viennent de pays qui ne sont pas en guerre, pourraient tout aussi bien être désignés comme “migrants écologiques” ou “migrants climatiques”. Mais cela supposerait qu’on s’intéresse un peu à leur parcours migratoire avant leur traversée de la Méditerranée. »2 OTAGES DU CLIMAT La non-linéarité de la relation qui lie changement climatique et mobilité se donne aussi à voir dans le fait que le changement climatique tend en réalité à restreindre cette mobilité en limitant les ressources nécessaires pour migrer. Le changement climatique est voué non pas à transformer l’ampleur des migrations, mais à en restreindre 1/ Emission “Zéro émission”, sur France Info, le 11 novembre 2023 : www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/zero-emission 2/ Ibid. janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ 30 omni sciences

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