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les conditions : pour de plus en plus de gens, l’émigration en tant que stratégie d’adaptation devient inenvisageable. « Les populations les plus vulnérables sont celles qui deviennent prisonnières des régions concernées par le changement climatique. Ce sont celles qui ont à la fois le plus besoin de migrer et le moins de moyens de le faire. Ces trapped populations, qui n’ont pas pu partir de leur plein gré, courent désormais le risque d’y être contraintes, et donc de se retrouver victimes d’une crise humanitaire. Autrement dit, ces populations risquent de perdre la vie en raison des effets du changement climatique », explique Caroline Zickgraf, coordinatrice scientifique du projet et deputy director de l’Observatoire Hugo. La Banque mondiale estime que ces trapped populations pourraient représenter quelque 140 millions d’individus à l’horizon 20503. La chercheuse espère que l’UE, en tant qu’acteur humanitaire, se préoccupe au plus vite de ces questions afin d’anticiper de futures crises humanitaires. « L’UE est de surcroît un acteur de développement. Il lui incombe de se demander quel rôle elle devrait jouer pour s’assurer que les migrations, lorsqu’elles surviennent, bénéficient à la fois aux personnes qui les entreprennent, aux endroits qu’elles quittent et à ceux qu’elles rejoignent. » Enfin, le projet “Habitable” accorde une attention toute particulière aux questions de genre : comment la migration est-elle vécue au prisme du genre ? Et comment les déplacements transforment-ils les rapports de genre au sein d’une communauté ? « Cette thématique, dans les recherches relatives au climat et aux migrations, se fonde souvent sur un narratif simple », explique Caroline Zickgraf. Un récit selon lequel les femmes – tout comme les enfants et les personnes âgées – sont disproportionnellement affectées par le changement climatique. « C’est le cas dans de nombreux endroits. Les femmes ne migrent pas autant que les hommes. Ce sont des mères, des épouses et des filles, tout à la fois responsables de la maison, des enfants, de leurs propres parents. Pour ces femmes, la migration n’est pas à l’ordre du jour. » Mais pour Caroline Zickgraf, il convient de ré-appréhender le rôle des femmes dans toute sa complexité, de « rendre justice à la liberté de choix et au pouvoir de chacune de ces femmes qui ne sont pas spontanément vulnérables au changement climatique ». Ainsi des travailleuses de Guet N’Dar, à Saint-Louis, sur la rive du fleuve Sénégal, à la frontière entre le Sénégal et la Mauritanie. « Alors que les hommes de cette communauté de pêcheurs ont émigré en Mauritanie à cause de l’érosion côtière, leurs femmes, restées à Guet N’Dar, ont non seulement pris en charge les tâches domestiques, mais elles fument, salent et vendent le poisson. Si elles ne migrent pas, parfois même en prenant des risques, c’est avant tout parce que leur emploi n’est pas mobile comme peut l’être la pêche. Contrairement aux hommes, leur réseau et leur matériel ne sont pas portables. » Modifier, ou du moins complexifier certains récits, telle est l’autre ambition du projet “Habitable”. « Comprendre cette multiplicité d’histoires est indispensable si nous voulons encourager des réponses politiques efficaces qui aideront les gens à faire face aux effets du bouleversement climatique », conclut-elle. * site du projet “Habitable” : https://habitableproject.org/ 3/ Lire “Climate Change Could Force Over 140 Million to Migrate Within Countries by 2050: World Bank Report”. Perception genrée de la situation © Shuterstock, Mehmet Ali Poyraz janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ 31 omni sciences

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