LQJ-287

En tant que professeure en hydrologie et physique des sols à Gembloux Agro-Bio Tech, Aurore Degré est en quelque sorte à la source de toute réflexion sur l’impact du climat sur les écosystèmes agricoles. Sans eau, en effet, pas de vie, ni végétale ni animale : « Dans l’avenir, il faut s’attendre, chez nous, à des précipitations plus intenses et à des quantités annuelles plus importantes réparties différemment. Davantage en hiver sans doute, alors que les étés connaîtront des épisodes de sécheresse. Cela va avoir d’importantes répercussions sur un phénomène essentiel : l’infiltration dans les sols. » La vitesse à laquelle l’eau pénètre dans ceux-ci dépend en effet de leur nature. Ainsi, un sol sablonneux laisset-il l’eau s’infiltrer plus rapidement et facilement qu’une nappe argileuse. Cette capacité est intrinsèque, même si la gestion des sols peut la moduler en partie : un sol d’un type donné ne va pas absorber davantage d’eau parce que les pluies sont plus intenses. « L’eau surabondante par rapport à la capacité d’absorption va alors ruisseler en surface, explique Aurore Degré. Plus les pluies seront intenses, plus il y aura ruissellement, même si le sol est encore perméable lors de l’averse. » Résultat ? Une perte d’eau pour les nappes souterraines et un risque d’inondation, d’érosion, de coulée boueuse, etc. L’érosion est déjà un problème dans nos régions. Si l’intensité des pluies augmente, l’érosion sera amplifiée à une puissance 4 par rapport à l’intensité de la pluie. « Nous sommes en train de perdre du patrimoine productif », conclut Aurore Degré. Les sécheresses vont, elles aussi, avoir des conséquences sur le monde végétal. Sans doute les sécheresses météorologiques, de courte durée, se transformerontelles progressivement en aridités édaphiques, c’est-à-dire en sécheresses agricoles, lorsque les plantes n’ont plus suffisamment d’eau dans la zone explorée par les racines. L’étape suivante est la sécheresse hydrologique qui se produit lorsque les stocks d’eau ne se reconstituent pas d’une année à l’autre dans les nappes phréatiques. La question est de savoir s’il est possible de se prémunir contre les différents dérèglements du cycle hydrologique. Comme on le lira, il y a des adaptations possibles au niveau des cultures et des pratiques agricoles. Mais il est aussi urgent d’agir sur les ressources en eau elles-mêmes. « Tout d’abord, constate Aurore Degré, avant d’envisager d’améliorer, il faut arrêter d’abîmer. Il faut cesser toute imperméabilisation des sols, car cette opération empêche tous les services écosystémiques qu’ils nous rendent : nourriture, régulation de l’eau, stockage du carbone, soutien à la biodiversité. » En Wallonie, un “stop béton” a été programmé pour… 2050 ! Un délai bien trop long qui a eu comme effet de susciter un boom de projets. « Aux Pays-Bas, des initiatives de dés-imperméabilisation visent notamment les cours d’école dont on ôte le bitume », pointe la Pr Aurore Degré. Face au manque ou à l’abondance d’eau, comment réagir ? Par un nouveau design du paysage tout d’abord. « Tout paysage est une cuvette, constate-t-elle. Il faut empêcher l’eau d’y aboutir trop vite. Il faut la ralentir afin qu’elle s’infiltre ou qu’il soit possible de la redistribuer. Il faut un nouveau remembrement des campagnes comme il y en a eu un dans les années 1960 pour permettre la mécanisation de l’agriculture. Mais, cette fois, il faut imaginer un paysage qui soigne : foin des constructions en béton ! Encourageons la plantation de haies, l’édification de terrasses, de talus, de fossés, des paillages au pied des plantes, etc. » La solution de l’irrigation n’est pas à rejeter d’office. Mais si tout le monde la pratique à outrance, on va droit dans le mur. Dans ce domaine aussi, les exemples de solutions existent. « Nous devons nous inspirer des régions méditerranéennes, elles qui ont développé depuis longtemps une utilisation multiple de l’eau. Ainsi, l’irrigation se fait-elle à partir des eaux usées épurées, plutôt que de rejeter celles-ci dans les rivières. » La construction de méga-bassines telles qu’elles sont envisagées (et contestées) en France serait-elle un moyen approprié pour stocker l’eau ? « Certainement pas, s’insurge la professeure gembloutoise. C’est même un exemple de mauvaise adaptation aux changements climatiques. Ce n’est pas une bonne idée de pomper l’eau des nappes où elle est protégée pour la mettre en surface où elle est susceptible d’être polluée et surtout de s’évaporer. Techniquement, c’est difficilement défendable. Éthiquement, c’est la privatisation d’un bien public puisque cette eau est mise à disposition de quelques agriculteurs seulement, ce qui pose question. » La solution est plutôt à trouver dans le stockage d’eau de pluie, l’empêchant dès lors de ruisseler vers les rivières. STOCKER L’EAU DE PLUIE janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ 37 omni sciences

RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=