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idéal comme culture de substitution dans nos régions. « La culture seule n’est cependant pas suffisante, soupire le Pr Bernard Longdoz. Il faut mettre en place une filière économique complète et associer des industriels, ce que nous essayons de faire pour le miscanthus avec la région des Hauts-de-France. » L’élevage, particulièrement de bovins, est souvent dénoncé (parfois avec violence) comme le mauvais élève de la lutte contre le réchauffement climatique. Pourtant, ici aussi, il convient d’apporter des nuances. « Il faut, estime le Pr Jérôme Bindelle, spécialiste des systèmes d’élevage pour l’agroécologie et la gestion des pâturages, repenser notre système alimentaire avec comme objectif de nourrir tout le monde, mais de manière durable. Pour cela, il faut développer une nouvelle stratégie alimentaire en partant du contenu de nos assiettes. » Sans surprise, les différentes études réalisées sur le sujet concluent à une réduction plus ou moins drastique de la consommation de protéines animales. Dans nos régions, ces dernières proviennent des monogastriques (cochons, poulets) et des ruminants (bovins, caprins, ovins). Les premiers produisent peu de méthane lors de la digestion, à l’inverse des ruminants. Faut-il dès lors ne plus manger que du porc ou du poulet ? Ce serait oublier que, pour les nourrir, il faut aussi mettre des champs en culture. Et que les prairies des ruminants, elles, captent davantage le carbone que les cultures et assurent un support à la biodiversité. Supprimer tous les types d’élevage est-il une solution ? « Non, rétorque Jérôme Bindelle. On se priverait alors de la possibilité de réutiliser une partie des aliments que nous ne savons pas consommer et que les animaux transforment avant que nous ne les consommions à notre tour. C’est le rôle des animaux dans la circularité du système agricole. Des collègues néerlandais ont montré qu’à un certain niveau de consommation quotidienne de protéines animales par personne – environ 20 grammes –, on utilise un minimum de terre. Si on descend sous ce seuil, comme on se prive de la capacité des animaux à manger des restes comme le tourteau par exemple, on doit cultiver plus de terre pour nourrir tout le monde. À l’inverse, si on consomme plus de viande, on consacre une partie des terres à nourrir les animaux. La question n’est donc pas si on doit se priver de toute forme d’élevage, mais de trouver le bon équilibre entre élevage et cultures. » CHEPTEL RÉDUIT Cet élevage, qu’on pourrait qualifier d’équilibré avec son environnement, quel visage aura-t-il dans le futur ? Il faudra sans doute redouter des stress thermiques chez les animaux et une augmentation des maladies venant de régions plus chaudes (la maladie de la langue bleue chez les ruminants, par exemple). Mais les changements climatiques auront aussi un effet sur les prairies. « Dans nos régions, c’est plutôt positif, explique Jérôme Bindelle, à cause de l’effet fertilisant du CO2 (lire ci-après). L’herbe de nos prairies poussera mieux en moyenne… mais il faut compter avec les épisodes de sécheresse et la variabilité accrue. La saison de pâturage va donc sans doute commencer plus tôt, dès le mois de mars, puis s’interrompre en juin car il fera trop sec, avant de reprendre en août jusqu’en novembre. Il faudra donc repenser l’approvisionnement en fourrage. Et parquer les animaux l’été, non dans les étables où il fera trop chaud mais sur des zones ombragées près des fermes. » Il faudra aussi semer d’autres variétés d’herbes, car l’actuel “raygrass” anglais très productif… s’arrête de pousser au-delà de 25°C ! Le problème auquel seront confrontés les monogastriques est différent parce qu’ils sont en général élevés en étables où la température risque de devenir insoutenable. Il faut donc prévoir des systèmes de refroidissement, hélas gourmands en énergie. Pourquoi dès lors ne pas les laisser s’ébattre en toute liberté à l’extérieur ? « Ce n’est pas si simple, argumente le Pr Bindelle. Les installations actuelles permettent de récolter facilement leurs déjections. Si vous laissez un élevage de porcs dans un pré par exemple, vous devrez réduire la densité de manière drastique car vous ne pouvez laisser s’écouler autant de déjections dans le sol ; dans l’étable, vous pouvez les récolter, les stocker pour éviter leur fermentation, donc des GES. À nombre égal de porcs, il faudra étendre considérablement la surface agricole qui leur est réservée, ce qui n’est pas simple non plus. » Le cheptel va donc devoir diminuer dans nos régions. Mais il ne disparaîtra pas. Et pour être durable, l’élevage va devoir retrouver sa place dans un paysage agricole diversifié. « Dans la partie occidentale de l’UE, il n’y a plus que 10 % (environ) de fermes en polyculture élevage. La ÉQUILIBRER ÉLEVAGE ET CULTUREs janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ 39 omni sciences

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