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ligne des urgences, avec des personnes en souffrance, souffle-t-elle. C’était difficile de les accompagner dans la recherche d’un emploi alors qu’il y a tellement de freins en amont… On est face à des gens, majoritairement des femmes, sans papiers, enfermées dans des violences intrafamiliales, des assuétudes, etc. Les larmes étaient quotidiennes. » Malgré sa détermination, le corps de Lisette Lombé dit stop. « Je pense qu’il y avait beaucoup de choses intimement liées à cet épuisement : mon couple, ma maternité…, analyse-t-elle. Mais contrairement à la dépression qui vous laisse dans le canapé, l’étincelle de vie était toujours là. Simplement, je ne pouvais plus me rendre sur mon lieu de travail, et continuer à voir ces gens alors que je me sentais impuissante. » Alors, face à la « honte d’être portée » après avoir tant porté les autres, la poétesse a trouvé dans l’écriture un appui pour mener sa convalescence. À peine le diagnostic posé, le collectif Warrior Poets l’invite au Bozar pour déclamer son texte “Qui oubliera”, catharsis de l’agression raciste subie à bord d’un train. « C’était comme un appel, affirme-t-elle. Ce jour-là, je devais y aller. Alors même que je n’étais pas guérie ! » Sur cette scène, portée par une « énergie de survie », et malgré « les trous de mémoire », il s’est passé quelque chose. Un déclic. Une évidence. Lisette Lombé avait enfin trouvé sa juste place. « Par chance, la metteuse en scène Rosa Gasquet était dans le public, raconte-t-elle. Elle a senti en moi, moins qu’une technique ou une présence scénique, quelque chose de sincère. Et ça a changé ma vie. Sans elle, une fois ma prestation achevée, je pense que je me serais simplement reposée, avant de reprendre le travail. » ELLES SLAMENT Lisette Lombé découvre le slam, cette poésie déclamée en trois minutes a cappella, sans décor ni costume, livrée lors de micros ouverts, où chacun peut prendre la parole. Elle s’y est reconnectée avec elle-même : « Comme dans le sport à haut niveau que j’ai pratiqué dans ma jeunesse, il y a l’adrénaline, le public, l’entraînement en amont… Et puis, cela m’a également reconnectée à l’enseignante que j’étais et qui devait parler fort pour intéresser les élèves jusqu’au fond de la classe. C’est comme si chaque expérience professionnelle avait constitué un puzzle, et tout à coup, tout s’est assemblé autour de cette petite boule de feu. » Rapidement, le feu est devenu brasier. En à peine trois mois, elle a reçu le prix “Paroles urbaines” de la Fédération Wallonie-Bruxelles et fondé le collectif L-Slam, encore actif aujourd’hui. « Je voulais tendre une main que l’on m’avait tendue et qui m’avait fait découvrir le slam, explique-telle. J’avais gardé mon réseau de l’association féministe dans laquelle je travaillais et j’ai proposé à ses membres de rencontrer à leur tour le milieu du slam. Car je savais qu’elles avaient des choses à dire, elles qui côtoyaient tous les jours des urgences et des injustices. » Les nouvelles slameuses ont créé un système de marrainage, inédit en Belgique francophone, où une artiste confirmée prend sous son aile une femme qui monte sur scène pour la première fois. « L-Slam a vraiment permis à de nombreuses femmes de prendre la parole en public, estime-t-elle. Car si elles sont nombreuses à fréquenter les ateliers d’écriture, peu se produisent sur scène : le slam était un milieu majoritairement blanc et masculin. Cela tenait au fait qu’il n’y avait pas de réflexion sur l’espace public, sur le rapport à la nuit. Comment voulez-vous monter sur scène tard le soir, quand vous vous occupez des enfants ? La maternité était une thématique très présente dans les textes lus. » Le collectif de la poétesse a aussi posé le regard sur la situation des femmes dans l’espace public et la société. « Quand on slame du texte engagé, on est très vite perçue comme une hystérique, et cela dérange, note Lisette Lombé. Ensuite s’est également posée la question de la rémunération, car payer les artistes est aussi une façon de les respecter. C’est une porte d’entrée de l’émancipation féminine ! » ÉCRIRE, C’EST HURLER SANS BRUIT Après « l’incandescence » de cette année riche en émotion, la poétesse a décidé de s’éloigner un peu pour se guérir de l’épuisement professionnel qu’elle n’avait fait que mettre à distance. « J’ai eu la chance immense de bénéficier d’une énorme confiance de la part de mes donneurs d’ordre, reconnaît-elle. Alors que tout s’accélérait, ils ont attendu que j’aille mieux pour poursuivre l’aventure. » Une aventure rendue possible par l’immense soutien dont bénéficie Lisette Lombé. « Je suis pleine de gratitude tous les jours envers les différents cercles qui m’épaulent et sans qui cela aurait été éminemment plus difficile de mener cette vie d’artiste, insiste-t-elle. Avec d’autres poétesses, nous pensons que nous devons être très honnêtes envers la génération d’artistes émergents : nous avons bénéficié d’un contexte. Que ce soit par nos réseaux, nos diplômes, notre entourage… Tout cela compte énormément dans notre réussite ! » En plus de déclamer ses mots, la poétesse s’est alors mise à les publier. D’abord avec La Magie du Burn-Out paru en 2017, ensemble de collages et de lettres, « destinés à tous les gens en burn-out pour leur dire que janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ 56 l’invitée

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