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j’étais sur le même chemin, pas beaucoup plus loin, et qu’ils n’étaient pas seuls dans cette épreuve ». Ont suivi ensuite plusieurs recueils, comme Black Words en 2018 et Venus Poetica en 2020. « Black Words aborde la question de l’identitaire et du métissage que je vivais comme un écartèlement, éclaire-t-elle. On y croise des pans de ma vie, le Congo, mes parents… La fin du recueil parle de l’intime politique et de la sexualité, une thématique que j’ai continué à explorer dans Venus Poetica. On y suit le désir, de l’enfance à l’âge adulte, mais aussi des questions plus politiques auxquelles les femmes racisées sont confrontées, comme l’exotisation. » Pour Lisette Lombé, il y a déjà dans ce Venus Poetica les prémices de la poésie qui se transforme en prose et que l’on retrouve dans Eunice, son premier roman paru en 2023. S’ÉCOUTER SOI-MÊME Aujourd’hui, la poétesse se dit apaisée, alignée avec elle-même. « Auparavant, j’obéissais beaucoup plus aux injonctions que je m’imposais, dictées par ce qu’on allait penser de moi, songe-t-elle. Et puis, avec le confinement, quelque chose a commencé à se craqueler. Je montais sur scène pour prononcer une parole publique puissante et engagée, alors même que je vivais une relation d’emprise dans mon couple. Je sens désormais une très grande force intérieure, et j’ai redécouvert une grande clairvoyance sur scène. » « Cela signifie aussi accepter mes ambivalences, explique-t-elle encore. À une époque, je me suis sentie porte-parole, ”la voix des sans-voix” ainsi que je l’ai écrit un jour, alors que je ne dirais plus cela à présent. J’accepte par exemple de ne pas réussir à m’exprimer sur la situation actuelle dans le conflit israélo-palestinien. Je ne prends plus position sur les réseaux sociaux, et j’apparais donc comme quelqu’un qui s’est dépolitisé. » En apparence seulement. Car aujourd’hui, la scène slam bouillonne d’une énergie queer, à laquelle la poétesse veut laisser plus de place. « Il y a maintenant des personnes trans, non-binaires, des nouvelles voix qui traduisent une urgence, expose-t-elle. Or, pour beaucoup de gens, le bouleversement des genres va trop vite. Et je sens que ma responsabilité est d’établir un dialogue entre des personnes qui sont très déconstruites et celles qui ne le sont pas : elles ne sont ni racistes, ni homophobes, mais simplement pas au même endroit de déconstruction. » Lisette Lombé a donc décidé de mener son nouveau statut de “poétesse nationale” en accord avec ses convictions. « L’idée est avant tout de faire voyager la poésie et de lui faire traverser les frontières, éclaire-t-elle. Mes textes seront traduits et je les lirai en néerlandais. Mais je souhaite aller plus loin, avec des choses très concrètes. » Ainsi, la poétesse travaille sur « une malle poétique à destination des enfants, à remplir tout au long de l’année pour qu’à la fin, la poésie leur parle de façon tangible. Mon autre grand projet consiste en des ateliers d’autodéfense poétique, destinés aux élèves du secondaire, et orientés en particulier sur les questions de harcèlement. Dans le slam, l’une des valeurs fondamentales est l’écoute de la parole des autres, et je souhaite développer des climats d’écoute dans la classe en partant d’un dispositif slam. Ne pas juger les textes, ne pas dresser une parole contre une autre, être hyper attentif aux émotions... » Un projet dans l’air du temps, alors que les réseaux sociaux comme Instagram charrient une poésie du quotidien, touchant des millions de lecteurs à travers le monde. « C’est extrêmement vivifiant, et les gens ont besoin de cela », avoue-t-elle. janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ 57 l’invitée Alumni en lumière Le service Alumni de l’ULiège organisera une soirée avec Lisette Lombé, poétesse nationale, au cours de laquelle elle recevra la médaille de l’ULiège. Le mardi 9 avril à 18h, à la salle académique, place du 20-Août 7, 4000 Liège. Dernier roman Lisette Lombé, Eunice, Seuil, Paris, 2023 En quelques heures, la vie d’Eunice bascule. Son compagnon vient de la larguer quand elle apprend la noyade de sa mère dans des circonstances qui révèlent un secret maternel. Eunice sombre alors et se réfugie dans l’alcool et le sexe, sans en tirer aucun soulagement. Qui était donc sa mère ? Le comprendre pourrait peut-être l’apaiser. À moins que la sérénité provienne d’un sentiment nouveau.

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