LQJ-287

complexe, révèle la créativité de l’humain ainsi que ses capacités intellectuelles. L’analyse fonctionnelle apporte donc des informations sur la vie quotidienne, sur les technologies et sur l’organisation sociale. L’invention de nouveaux outils ou de nouvelles armes de chasse ont peut-être permis aux hommes de chasser plus efficacement et à plus grande distance, réduisant ainsi les risques. Les techniques de chasse – importantes ressources de protéines – ont inévitablement des implications majeures, car elles interviennent dans l’organisation sociale telle que la planification et la coopération par exemple. Elles peuvent (ou non) libérer du temps pour d’autres activités, incluant les expressions artistiques. C’est d’ailleurs la même chose aujourd’hui ! Les nouvelles technologies ont une répercussion sur notre quotidien : il suffit de regarder les adolescents avec leurs smartphones... LQJ : On dit qu’il y a une véritable tradition liégeoise dans la recherche sur la Préhistoire ? P.N. : Effectivement. Le pionnier en la matière est Philippe-Charles Schmerling, médecin et anthropologue. Passionné par la Préhistoire, il a fouillé en 1829 plusieurs grottes aux Awirs, près d’Engis, et trouvé des restes humains ainsi que des ossements de rhinocéros et de mammouth notamment. Il a surtout mis au jour un crâne d’enfant qui sera identifié plus tard comme “Néandertalien”* avec des outils taillés et des restes d’espèces animales disparues, ce qui attestait sa grande ancienneté. Ceci, à l’époque, s’opposait au discours de l’Église, laquelle se basait sur l’Ancien Testament pour situer l’apparition de l’homme sur Terre. D’après les calculs ecclésiastiques, l’âge de la Création se situait autour de -4004 ans. Depuis lors, les recherches dans la région liégeoise se sont poursuivies, puis l’enseignement de la Préhistoire s’est affirmé à l’Université et les techniques de fouilles se sont affinées : nous accordons à présent une grande valeur au contexte de la découverte, par exemple. Nous utilisons la stratigraphie pour étudier le matériel exhumé, ainsi que les restes organiques, les sédiments et autres bijoux en coquillage. Ces sources permettent d’échafauder des hypothèses. On peut maintenant même extraire de l’ADN des sédiments et attester ainsi de la présence des Néandertaliens en l’absence de vestiges humains. LQJ : La génétique s’invite dans la recherche en préhistoire ? V.R. : Effectivement. Le Prix Nobel de médecine 2022, le Pr Svante Pääbo, un biologiste suédois, est le pionnier de la paléogénétique. En 2010, il avait annoncé l’identification d’une nouvelle espèce d’hominidé à partir de matériel génétique : l’homme de Denisova (Sibérie). C’est la première identification d’une espèce humaine grâce au décodage d’un ADN fossile. Les interactions répétées entre Néandertaliens et Dénisoviens et entre Néandertaliens et premiers humains modernes nous obligent à nous interroger sur leurs différences. Très manifestement, les populations se sont rencontrées, croisées et unies. L’homme de Denisova et l’homme de Néandertal ont disparu. Seul Homo sapiens est survivant. Mais en publiant la séquence presque complète d’ADN de Néandertal, le Pr Pääbo a montré que 1 à 3 % d’ADN de Néandertal est encore présent aujourd’hui dans le génome d’une large part de l’humanité. Et si on additionne l’ensemble des gènes répertoriés, c’est 20 à 30 % de l’ADN néandertalien qui est toujours conservé dans les populations actuelles. Ce constat est plein d’enseignement : manifestement, notre évolution a été caractérisée par des multiples métissages génétiques et on pourrait même dire que, sur le temps long, ces métissages ont eu une contribution fondamentale à la survie des populations humaines. Pour résister aux maladies, pour s’adapter aux températures glaciales ou torrides, une population * D’autres ossements avaient été découverts dans la vallée de Neander, près de Düsseldorf, en 1856. C’est cette découverte qui sera utilisée pour nommer “l’homme de Néandertal”, qui aurait dû s’appeler “l’homme d’Engis” vu l’antériorité de la découverte par Schmerling. Les plus anciens Néandertaliens fossiles reconnus comme tels sont ceux de la Sima de los Huesos en Espagne, datés de -430 000 ans. janvier-avril 2024 i 287 i www.uliege.be/LQJ 65 le dialogue

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