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ULiège 289 i septembre-décembre 2024 i Le Quinzième Jour Le Quinzième Jour Quadrimestriel de l’ULiège septembre-décembre 2024 i 289 OMNI SCIENCES Le Mont-Rigi alma mater Digital Campus l’invitée Christine Jacobs-Wagner à la UNE La mémoire des sols

Photo de couverture : Michaël Higgins Mission d’échantillonnage - volcan Cordón Caulle (Chili)

Université hospitalière La rédaction Membre du réseau “Scholars at risk” - qui propose des séjours de recherche pour des chercheur·es dont la vie est en danger dans leur pays, ou dont l’exercice de leur profession est menacée - l’ULiège a adopté en 2022 une déclaration de principes “ULiège, Université Hospitalière“. L’objectif est de venir en aide aux étudiant.es et aux chercheur.es réfugié.es sur notre sol. A ce jour une vingtaine de personnes d’origine ukrainienne, iranienne ou africaine sont soutenues par l’Institution. Si des bourses pourront être délivrées à quelques chercheurs via le réseau “Scholars at risk”, des programmes de (re)mise à niveau en français sont organisés à l’intention des étudiant.es qui seront aussi encadré.es administrativement et intégré.es gratuitement dans un cursus d’études. La faculté de Sciences appliquées tente par ailleurs, avec l’aide de Caritas, de faire venir des étudiant.es gazaoui.es (entre autres) capables de s’inscrire en bachelier. Parce que la guerre et l’idéologie politique peuvent menacer la liberté académique et détruire les voies d’accès au savoir, l’ULiège a à cœur de se mobiliser. * voir le site https://www.international.uliege.be/universite-hospitaliere septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 3 l’édito

L’ÉDITO 3 Université hospitalière L’OPINION 6 C arte blanche à François Mélard À LA UNE 14 Terre à Terre ALMA MATER 10 L’Institut des transitions 54 Un Digital Campus au Val-Benoît OMNI SCIENCES 20 En deux mots 24 Conseil Égalité Genre 26 Sustainability Lab 27 S ervice Learning 28 L’avortement. Un droit fragile 36 Mont-Rigi : un siècle de recherches 46 Léonard de Vinci et la gravure 60 S orties de presse 70 Le CSL a 60 ans Sommaire V. Fischer ULiège 289 i septembre-décembre 2024 i Le Quinzième Jour P. Martin septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 4 sommaire

ICI ET AILLEURS 34 Une fresque en hommage à Simenon 61 Le chirurgien des marionnettes 72 T oi qui voyages avec Marcel Thiry UNIVERS CITÉ 42 La Cité école vivante 52 Regards sur l’islam ULiège J.-L. Wertz LE PARCOURS 48 Georges Hübner L’INVITÉE 56 C hristine JacobsWagner, microbiologiste LE DIALOGUE 64 C hristine Frison et Grégory Mahy à propos de la biodiversité FUTUR ANTÉRIEUR 74 Rétrovision 77 Art publiques et controverses 78 P etites mythologies uliégeoises MICRO SCOPE 80 ULiège Library Le KROLL 83 L a satation scientifique a 100 ans septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 5 sommaire

Dans un monde incertain et changeant Les pratiques académiques en question Professeur associé en faculté des Sciences sociales, François Mélard s’interroge sur la soutenabilité des pratiques académiques face aux enjeux environnementaux. Carte blanche François Mélard - photo Jean-Louis Wertz septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 6 l’opinion

Comment ignorer le développement salutaire de la contestation de nos jeunes étudiants et étudiantes et de nos chercheurs et chercheuses, – que cela soit en Belgique, en France, aux Pays-Bas ou en Suisse – en faveur d’une formation ou d’une recherche plus inclusive et attentive à l’évolution des mentalités notamment en faveur de l’action climatique, et aussi des enjeux environnementaux ? Comment répondre à cette quête de sens si difficile à se forger par ces temps incertains ? Ces questions, pourtant, ont pu être adressées à ceux et celles qui s’y sont montrés sensibles, dans le cadre de manifestations diverses au sein même du milieu académique. Il n’est pas anodin que cela soit manifesté chez les jeunes ingénieur·es (agronomes et civils), dans des domaines où les enjeux climatiques se présentent avec une acuité certaine (changements de pratiques agricoles, de production énergétique, etc.). Ce qui est dénoncé, ce sont des formations trop techniques, trop axées sur la production, trop éloignées du terrain et coupées d’autres expertises, issues notamment des sciences humaines et sociales. Leurs critiques concernent les valeurs et le sens à donner à leur formation ou aux recherches menées et à leurs applications. Ils et elles sont en demande de plus de transparence et d’indépendance, notamment vis-à-vis de partenariats industriels (phytosanitaires ou extractivistes). Si cette problématique constitue à l’évidence un enjeu pour les différentes institutions académiques concernées, elle procède d’habitudes de penser les problèmes de recherche et d’enseignement par ses praticien·nes : ceux et celles qui les font vivre au quotidien. Comment peuvent-ils entendre ces questions et s’y rendre sensibles ? Malgré la multiplication des initiatives académiques à soutenir les mouvements de la société civile en faveur de l’action environnementale, notamment par des signatures lors de tribunes publiques, la prise de conscience et surtout l’engagement concret des chercheurs et chercheuses dans les universités en faveur de l’action climatique posent question. Réduire l’empreinte carbone des pratiques de recherche et d’enseignement afin de s’aligner sur les objectifs de l’accord de Paris (50 % de réduction pour 2030 et 80 % pour 2050) est encore loin de faire partie de nos préoccupations en tant que praticiens : les valeurs associées à nos liens internationaux pour nos pratiques de recherche et d’enseignement rendent notre profession très vulnérable à cette injonction. Je rentre à l’instant d’un congrès international ayant rassemblé plus de mille sociologues du monde entier à Ottawa (Canada). Dans leur étude récente sur “les discours de l’inaction climatique dans la communauté scientifique”, les sociologues Guillaume Carbou et Léa Sébastien se sont penchés sur la situation française et ses institutions de recherche. Sur base d’entretiens et d’observations participantes à différentes échelles des pratiques, les résultats de leur étude sont pour le moins interpellants1 : d’une part, les arguments traditionnels de l’inaction climatique “se retrouvent de manière transversale dans la communauté scientifique comme justification de l’immobilisme” et, d’autre part, en notant un argument propre à la sphère académique, celle-ci s’adosse à “une épistémologie naïve qui présente la Science comme une sphère autonome sur laquelle des considérations politiques comme celles liées aux changements climatiques ne devraient pas avoir prise”. Leurs résultats s’inscrivent dans des démarches de recherche plus générales portant sur l’étude sociale des modes d’action contre le changement climatique et ses conséquences. Selon Lamb & al.2, cité par les auteurs et autrices, il devient crucial de se donner les moyens théoriques et méthodologiques de caractériser ce qui promeut l’inaction climatique. Ainsi, ce que Lamb & al al mettent en évidence, ce sont les stratégies discursives visant à retarder l’action climatique (climate delay discourses). Distinctes du déni climatique ou de positions climatosceptiques. Elles se composent de questions ordinaires telles que : 1) est-ce de notre responsabilité d’agir ? 2) est-ce que des changements fondamentaux sont nécessaires ? 3) est-il désirable de réduire les effets du changement climatique étant donné les coûts que cela engendrerait ? ou encore 4) estil seulement encore possible d’agir sur le changement climatique ? Les auteurs proposent une typologie des types de discours en faveur du retardement de l’action climatique». Leur objectif est de fournir aux avocats de la 1/ Guillaume Carbou et Léa Sébastien. 2023. “Les discours d’inaction climatique dans la communauté scientifique.” dans Ecologie & politique 2 (67):71-92. 2/ Lamb, William F., Giulio Mattioli, Sebastian Levi, J. Timmons Roberts, Stuart Capstick, Felix Creutzig, Jan C. Minx, Finn Müller-Hansen, Trevor Culhane, and Julia K. Steinberger. 2020. “Discourses of climate delay.” dans Global Sustainability 3:e17. doi: 10.1017/sus.2020.13. septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 7 l’opinion

Rediriger la responsabilité : d’autres acteurs doivent d’abord réagir Le passager clandestin (free rider excuse) : une réduction des émissions de CO2 va nous affaiblir ; les autres ne le faisant pas vont prendre avantage sur nous. Le relativisme (whataboutisme) : notre empreinte carbone est minime par rapport à d’autres acteurs de la société donc ce n’est pas à nous d’agir tant que d’autres n’agissent pas. L’individualisme : c’est à chaque individu (en tant que consommateur, citoyen, etc.) de prendre ses responsabilités par rapport aux changements climatiques. Encourager des changements mineurs : des changements en profondeur ne sont pas nécessaires L’optimisme technologique : nous devons concentrer nos efforts sur des innovations techniques actuelles et futures qui offrent de vraies solutions à la question climatique. L’affichage/autopersuasion (all talk; little action) : nous menons déjà de nombreuses actions dans le domaine, avons des objectifs ambitieux et sommes à la pointe des propositions en matière climatique. Les énergies fossiles comme solutions (fossil fuel solutionism) : il ne faut pas tourner le dos aux énergies fossiles car leur gestion est de plus en plus efficace : ainsi elles font partie de la solution à la crise climatique. L’écologie punitive (no sticks, just carrots) : la société changera uniquement si elle en voit les bénéfices ; toute proposition doit être basée sur le volontariat et jamais sur les restrictions. Souligner les aspects négatifs des actions climatiques : les changements peuvent être contreproductifs Le perfectionnisme (policy perfectionnism) : nous devons axer nos actions uniquement sur des mesures consensuelles et totalement fiables. Le bien-être (appeal to well being) : les actions de réduction des émissions ne doivent pas se faire au détriment des besoins fondamentaux des populations. La justice (appeal to social justice) : les actions pour le climat engendreront des coûts énormes qui affecteront avant tout les personnes vulnérables. Abandonner le combat du changement climatique : il n’est pas possible d’enrayer les changements climatiques Les changements impossibles (change is impossible) : les mesures climatiques s’opposent au style de vie moderne et même à la nature humaine, donc il est impossible de les mettre en place dans un système démocratique. La catastrophisme (doomism) : toute action climatique arrive trop tard et avec trop peu d’impact. La catastrophe est en marche et nous ne pouvons que nous y adapter. Typologie des discours en faveur du retardement de l’action climatique selon Lamb & Al. (cité par Carbou & Sébastien 2023 septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 8 l’opinion

cause environnementale les moyens de reconnaître ces discours et de mieux y faire face, ces discours contribuant (volontairement ou involontairement) à semer le doute dans le grand public sur la nécessité et l’urgence d’agir en faveur de l’action climatique. Ce que les auteurs relèvent, c’est la tendance des partisans de la research as usual de “questionner les pratiques scientifiques majoritairement du point de vue de leur gestion (fonctionnement, organisation, etc.) plutôt que du point de vue de leur fond, à savoir les modalités et problématiques de recherche”. Pourtant, c’est bien sur ces dernières que les réflexions font cruellement défaut. Ainsi, reprendre sans fin comme argument, dans un projet de recherche agronomique en faveur de la culture sous serre de substituer des ampoules au profit d’autres moins énergivores, est interpellant. Bien loin de tout cadrage normatif (voire institutionnel), ces réflexions portées sur le fond de nos pratiques devraient être menées collectivement au sein de chaque Faculté, de chaque département, de chaque service, c’est-à-dire là où la recherche et l’enseignement se pratiquent, au plus près des spécificités et des enjeux qui leur sont propres. C’est aussi de cela qu’il s’agit lorsque de jeunes étudiants, de jeunes diplômés, de jeunes doctorants ou de jeunes académiques nous interpellent sur le sens à donner à nos pratiques de recherche et d’enseignement et leurs conséquences. Car c’est aussi (mais pas seulement) une question de génération. Selon la philosophe belge des sciences, la Pr Isabelle Stengers, le développement durable (notion ô combien controversée) devrait être moins un mot d’ordre que la création patiente de nouvelles habitudes de penser et d’agir4. Malgré l’évidence de cette notion, Isabelle Stengers s’interroge sur les raisons qui en ont fait un “nouveau défi”, alors que cela aurait dû aller de soi, et questionne ces mauvaises habitudes prises qui nous font faire l’économie de la question de la durabilité (soutenabilité). En d’autres termes, qu’est-ce qui a rendu nos pratiques scientifiques vulnérables à tel point que nous estimions pouvoir éviter de poser certaines questions ou de cibler les obstacles qui découragent les chercheurs et les étudiants de se les poser ? Les questions qui pourraient ainsi nous être posées, selon elle, seraient les suivantes : qu’est-ce que – concrètement parlant – le développement durable imposerait de modifier dans nos pratiques de recherche propres, nos habitudes ou la culture disciplinaire à laquelle nous appartenons ? Quelles seraient les raisons pour lesquelles la recherche proposée ne pourrait, ou ne pourrait que très difficilement, être envisagée si l’impératif du développement durable n’avait été formulé ? Isabelle Stengers ajoute que les réponses à ces questions ou sollicitations devraient s’accompagner d’une “discussion lucide des autres contributions de recherche, issues de sciences différentes, qui apparaissent nécessaires pour que les résultats de celle qui est proposée aient une pertinence par rapport au développement durable”. Sans nul doute, les personnes qui s’engageraient dans cette voie s’exposeraient à la critique des pairs, remarquet-elle. Elle supposerait, pour que la confiance “aille de pair”, un soutien dans les modalités d’évaluation à la fois institutionnelle et publique de nos pratiques. Bref, une liberté individuelle d’action et de choix d’enseignement, de recherche, d’administration et de service à la société pensée selon ces principes, mais un soutien institutionnel pour ceux et celles qui décident de s’engager dans cette voie. De ce point de vue, ce dont nous avons besoin dans notre milieu académique toujours plus compétitif, c’est d’une évaluation de notre travail capable de prendre en compte bien plus qu’une capacité à publier, à diriger une équipe, à assurer des heures de cours ou à participer à des groupes de travail… Ce sont de compétences élargies nécessaires au bon fonctionnement de notre milieu de vie, nous rendant curieux sur ce que font nos collègues dans d’autres Facultés, nous rendant attentifs aux besoins exprimés par les étudiants durant nos cours, à leurs demandes d’initiatives et de créativités, nous rendant sensibles aux différentes manières avec lesquelles les problèmes sont posés à l’extérieur de l’Université. Bref, c’est aussi cela qui nous constitue en tant qu’intellectuels, cadres de l’administration, chercheurs et chercheuses ou enseignants engagés, aux prises avec les enjeux nouveaux d’un monde incertain et changeant. 4/ Isabelle Stengers, “Le développement durable : une nouvelle approche ?” dans Alliage (40), 1999.. septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 9 l’opinion

Le Quinzième jour : Pourquoi un tel Institut ? Sybille Mertens : L’Université est un lieu de recherche où de nouvelles connaissances peuvent être développées afin de comprendre les causes des crises environnementales, les impacts et les solutions à envisager. Plusieurs grandes institutions – je pense à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, à l’université de Montréal et à celle de Lausanne – menent des reflexions afin, non seulement de modifier leurs habitudes en termes de durabilite mais egalement pour adapter leurs missions a l’acceleration des dereglements climatiques et ecologiques. L’université de Liège s’inscrit dans cette dynamique : le nouveau cours “durabilité et transition” [ndlr : voir encart p.13] obligatoire dans toutes les filières à partir de cette année, en est une manifestation. Et notre Green Office est cité en exemple. Mais nous devons faire plus et mieux encore, parce que le défi est immense : il s’agit d’élaborer un nouveau modèle économique et social en synergie avec la planète. Penser la transition, c’est vouloir instaurer un modèle résilient et durable, ce qui inévitablement va bouleverser nos façons de consommer, de produire, de vivre ensemble. Les questions posées par la transition sont complexes et elles défient nos façons de penser, de voir. Notre mode de vie, notre manière de nous déplacer, de nous nourrir, de nous chauffer, etc. sont remis en cause. Notre façon de faire de la recherche aussi : là aussi il est temps d’innover. À côté des projets menés par les unités de recherche disciplinaire – qui restent pertinents –, nous voulons favoriser une recherche transdisciplinaire, une recherche participative qui implique la société civile, une recherche prospective pour proposer une vision collective, fédératrice. Ce sera la mission de l’Institut. En 2018 déjà, la revue Nature avait relevé la pertinence de coproductions de savoirs face à une réalité complexe. La recherche transdisciplinaire, qui implique à la fois la recherche fondamentale, la recherche appliquée et l’expertise d’acteurs non académiques, appréhende mieux les problèmes complexes et permet de réagir plus rapidement et plus efficacement. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) plaide d’ailleurs en ce sens. Dans son dernier rapport, il estime que la production de telles connaissances est essentielle pour éclairer toutes les décisions à prendre à l’avenir. Quant à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), elle recommande aux universités de “développer des structures et mécanismes institutionnels durables”, car l’atteinte des “objectifs de développement durable” (ODD) nécessite un programme de recherche transdisciplinaire pour appréhender les enjeux de risque et de résilience. Le Conseil européen de la recherche a pour sa part observé que les projets à forte interdisciplinarité aboutissent à des Institut des transitions L’accélération du dérèglement climatique, l’épuisement des ressources naturelles confrontent les sociétés à des défis existentiels. Les universités jouent un rôle important dans ce cadre : celui de penser des transitions justes vers une société en accord avec les limites planétaires. Annoncé dans le plan stratégique de l’ULiège, le nouvel “Institut des transitions” soutenu par la rectrice Anne-Sophie Nyssen a été présenté au conseil d’administration en mai dernier. Il est conçu comme un instrument au service des Facultés et des unités de recherche. Interview de la Pr Sybille Mertens, conseillère de la Rectrice à la transition environnementale et sociale et l’une des chevilles ouvrières du projet. ENTRETIEN PATRICIA JANSSENS - photo goldo septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 10 alma mater

avancées scientifiques majeures. Je pourrais encore citer d’autres références… Toutes nous incitent à mettre sur pied un Institut consacré aux transitions. LQJ : Quelles seront ses missions ? S.M. : Amplifier les projets de recherche transdisciplinaires, intégrer les résultats dans les cours et les transmettre aussi au grand public. Nous devons définir des pistes pour nous engager dans un futur souhaitable et diffuser les bonnes pratiques partout dans la société. Parce que s’il n’y a pas de changements autour de nous, nous n’y arriverons pas. La création de l’Institut à l’ULiège est un signal fort : il créera un contexte favorable, stimulant, en incluant des citoyens et des citoyennes aux côtés des chercheurs et chercheuses. Et l’on sait que l’engagement des citoyens dans une prise de décision majeure peut recréer une confiance dans le modèle démocratique et favoriser une implication en faveur du monde vivant. L’Institut collaborera évidemment avec les unités de recherche existantes; il jouera un rôle de catalyseur et facilitera le dialogue entre les disciplines, entre l’action et la réflexion. J’ajoute que l’Institut suscitera aussi de nouveaux cursus peut-être, de nouveaux masters en lien avec ces questions cruciales qui intéressent les étudiants et les étudiantes. LQJ : Comment faire ? S.M. : L’Institut soutiendra des projets collectifs visant a esquisser des scenarios de transition possibles. L’enjeu est majeur, car les mutations necessaires pour adapter nos modes de production et de consommation aux limites planetaires engendrent de multiples resistances, a la hauteur des craintes face au changement. Les recherches doivent donc être de nature prospective. Il s’agit d’une recherche qui veut agir sur le monde. Basee sur des methodologies reconnues, elle identifie des futurs souhaitables ainsi que les chemins pour y arriver. Dans un premier temps, des séminaires sur des sujets prioritaires et un programme de formation aux méthodes de recherche transdisciplinaire et prospective seront organisés à l’intention des chercheurs, avec l’appui de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps), notamment. L’Institut travaillera sur plusieurs thématiques essentielles comme la santé (et l’initiative One Health de l’ULiège), l’alimentation, l’énergie, la mobilité, l’aménagement du territoire. Toutes incluent les enjeux de justice sociale. La formulation plus precise de ces thematiques fera l’objet d’une prochaine consultation interne, car l’objectif est d’interagir avec les démarches existantes. Je précise que l’Institut favorisera l’émergence de projets d’ampleur en finançant la phase d’amorçage. LQJ : En premier lieu, l’alimentation ? S.M. : L’agriculture industrielle, majoritaire aujourd’hui, a un impact écologique élevé : on sait que le secteur agricole est responsable de 24 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde et de 80 % de la déforestation. Ce qui a des effets néfastes pour la planète (destruction de la biodiversité, pollution des sols, et des eaux...) et des impacts sociaux ravageurs : le secteur agricole concentre deux tiers des travailleurs pauvres dans le monde... Il faut donc repenser l’agriculture, viser la qualité pour le bien de la planète et des humains. Des recherches sont menées en ce sens. Mais l’Université doit aussi montrer l’exemple. Dans les restaurants universitaires, nous pouvons orienter l’offre et proposer des menus sains, socialement et écologiquement septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 11 alma mater

responsables. Nous pouvons décider de préférer les “circuits courts”, c’est-à-dire les produits locaux (bio si possibles), rééquilibrer le contenu des assiettes afin de réduire le bilan carbone, prévoir chaque jour des alternatives végétariennes, etc. C’est d’ailleurs dans cette optique que l’ULiège participe au Conseil de politique alimentaire de Liège Métropole (CPA) qui œuvre pour la reconstitution d’un secteur alimentaire local, plus durable et plus autonome. La mobilité sera un autre sujet de recherche. Là aussi il faudra combiner des progrès technologiques et des changements de comportements, tant de la part des individus que des organisations. Et le Sart-Tilman pourrait constituer un laboratoire pour essayer de nouvelles solutions. LQJ : Deux mots sur la gouvernance de cet Institut ? S.M. : Pour l’instant, c’est une petite équipe composée du vice-recteur à la recherche, le Pr Michel Moutschen, et de Nicolas Antoine-Moussiaux (coordinateur de l’initiative “One Health“) qui insuffle la dynamique. À terme, un comité de pilotage présidera l’ensemble. Il sera composé du vice-recteur Moutschen et de trois professeurs en provenance de chacun des quatre secteurs de la recherche à l’ULiège. J’en ferai également partie en tant que conseillère à la transition. Un conseil de l’Institut validera la qualité scientifique et la pertinence sociétale des projets et un nouveau directeur (ou directrice) sera chargé de l’organisation des activités. Mais tout cela doit encore être avalisé. Quant aux membres, ils viendront d’une part des Facultés (et pourront se prévaloir d’une multi-affectation) et de la société civile d’autre part, sous le statut de fellow et pour une durée limitée. Nous évaluons actuellement la possibilité d’accorder ce même statut à des étudiants de master. Bien des questions sont encore à l’étude – l’emplacement de l’Institut par exemple –, mais je suis certaine que la mise en œuvre de ce projet, énoncé dans le plan stratégique selon les vœux de la rectrice Anne-Sophie Nyssen, est un pas important pour l’ULiège. Nouveau cours Un cours obligatoire “durabilité et transition” est désormais inscrit dans tous les programmes de bachelier. Produit par la “Care outils numérique”, un MOOC (cours en ligne), constitué d’une série de capsules vidéo d’environ une dizaine de minutes chacune, constitue la première partie de ce cours. 54 professeurs de l’ULiège y contribuent et des experts de la société civile y participent également, sous la coordination de la Pr Sybille Mertens et de Florence Fassotte, experte en développement durable. Le MOOC (deux ECTS) est structuré en trois modules. Le premier constitue un socle de connaissances permettant de comprendre les changements en cours ; le deuxième sensibilise et évalue de façon systémique les causes des différents enjeux environnementaux et sociaux et fait un focus sur la question du système alimentaire; le troisième est centré sur les concepts de développement durable et de transition et présente des solutions et leviers d’action. Dans la foulée, les Facultés proposeront, en seconde partie de ce cours, des activités spécifiques aux étudiant·es (débats, ateliers, visites, projets). Destiné prioritairement aux bacheliers, le MOOC sera aussi ouvert aux étudiant·es de master et aux membres du personnel. * https://www.news.uliege.be/cours-durabilite-transition Quinzaine Climat Du 12 au 22 novembre aura lieu la deuxième édition de la “Quinzaine du climat” organisé par le Green Office de l’ULiège. Conférences, ateliers, projections de films et moments conviviaux sont au programme. * greenoffice@uliege.be 12 septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ alma mater

East Dam Drone Rentrée académique Sciences, libertés et démocraties Comme l’année dernière, la rectrice Anne-Sophie Nyssen a souhaité donner une orientation à la nouvelle année académique en choisissant un thème, qu’elle développera dans son discours de rentrée. “Sciences, libertés et démocraties“ constituera le fil rouge de cette année 2024-2025. En effet, partout dans le monde, on constate une montée des populismes, des extrémismes religieux, politiques ou idéologiques, des dictatures et des guerres. Ce mouvement s’accompagne d’un recul de la démocratie et des libertés, y compris en Europe, au sein de pays historiquement démocratiques. Parmi les libertés menacées figure en bonne place la liberté académique, parce qu’elle est essentielle à l’établissement et à la diffusion des vérités scientifiques qui contredisent les dogmes et les “vérités alternatives“ des extrémistes. Sciences, libertés et démocraties sont ainsi intimement liées, et simultanément menacées. L’Uliège proposera notamment tout au long de l’année des rencontres avec des personnalités scientifiques remarquables qui incarnent dans leur vie et leur travaux cette liberté dans la recherche et l’enseignement. Cérémonie de Rentrée académique le mardi 17 septembre à 16h Animation musicale : Greg Houben Amphithéâtres de l’Europe, quartier Agora, campus du Sart-Tilman 4000 Liège. Toute la communauté universitaire est invitée à cet événement. * Informations sur https://www.news. uliege.be/rentree-aca2024 J.-L. Wertz septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 13 alma mater

Géologie Terre à terre La Société géologique de Belgique a 150 ans. L’occasion de diverses manifestations qui mettent en lumière toute la gamme de métiers et de champs d’investigation qui se cachent derrière le terme générique de “géologie”. Une science dans laquelle l’ULiège a toujours excellé. DOSSIER HENRI DUPUIS V. Fischer 14 septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ à la une Crâne de l’ichtyosaure Besanosaurus leptorhynchus provenant du gisement de Monte San Giorgio (Suisse/Italie).

Si le congrès qui célèbre le 150e anniversaire de la fondation de la Société géologique de Belgique se tient à l’ULiège, ce n’est pas un hasard : Liège en est le berceau. Le sous-sol wallon, varié, complexe et riche en ressources naturelles a toujours attiré les scientifiques. Et pourtant, la science géologique est sans doute l’une des disciplines scientifiques les moins bien connues, entre autres parce qu’elle n’est pas enseignée comme telle dans les études secondaires. L’image du scientifique bottines aux pieds qui parcourt la campagne en prélevant des échantillons de roches s’impose encore trop souvent, alors que le métier de géologue a bien évolué et ses outils aussi. « La géologie ou science de la terre est la discipline qui vise à caractériser et à comprendre tous les processus qui régissent l’origine et l’évolution de la planète Terre, précise Bernard Charlier, président du département de géologie de l’ULiège, professeur associé et chercheur FNRS. Son champ d’investigation inclut donc des aspects organiques, comme l’origine et l’évolution de la vie, et inorganiques liés à la structure de la Terre depuis son noyau jusqu’à la surface. » Une définition qui n’est pas limitée à la science fondamentale mais aussi à la science appliquée. À Liège particulièrement où la faculté des Sciences appliquées a d’abord formé des ingénieurs des mines et ensuite des ingénieurs géologues. VISÉEN, TOURNAISIEN… Si la Société a été fondée à Liège en 1874, la géologie “liégeoise” est bien plus ancienne. Annick Anceau, conservatrice agrégée, secrétaire de la Société géologique de Belgique, professeure associée à la faculté des Sciences appliquées, est intarissable sur l’histoire de sa discipline*. Dès avant la création de l’Université, un grand nom se détache, celui du Liégeois d’Omalius d’Halloy (1843-1875), considéré comme le père de la géologie belge. On lui doit notamment la première carte géologique de la France, de la Belgique et des Pays-Bas (1822). Dès la fondation de l’université de Liège en 1817, des cours de géologie, paléontologie et minéralogie furent dispensés. Du côté de la paléontologie, un nom s’impose : celui du médecin Philippe-Charles Schmerling (1790-1836) qui fut chargé de cours de zoologie à l’Université mais restera célèbre pour sa découverte à Engis, en 1830, de deux crânes fossiles dont celui d’un enfant, identifié comme le premier néandertalien à avoir été découvert. Crânes toujours conservés dans les collections de l’Université. Plus près de nous, il faut citer Suzanne Leclercq – première femme professeure ordinaire en 1937 – qui a créé un laboratoire de paléontologie végétale à la renommée internationale. Elle a décrit notamment l’une des premières forêts du Dévonien (entre 419 et 359 millions d’années avant notre ère) et, surtout, a considéré que les plantes fossiles étaient de véritables plantes, à traiter comme telles et pas seulement comme indicateurs de la datation des couches terrestres. Une révolution à l’époque, dans les années 1920. Gustave Dewalque crée la Société géologique de Belgique à Liège Côté géologie, impossible de passer sous silence AndréHubert Dumont qui occupa les chaires de géologie et minéralogie de 1835 à 1857. Pendant plusieurs années, il parcourut la Belgique pour établir une carte géologique détaillée du pays. Il imposa ainsi des noms d’étages stratigraphiques inspirés de noms de localités belges qui sont toujours en vigueur aujourd’hui comme le Famennien, le Rupelien, le Tournaisien et le Viséen. Il s’intéressa aussi aux nappes aquifères. Comme ses prédécesseurs et successeurs, Dumont enrichit les collections de l’Université, dont certaines pièces sont toujours conservées dans les collections du département de géologie. Successeur d’André Dumont, Gustave Dewalque, lui aussi géologue de renom, enseigna la géologie pendant 40 ans. Il fonda la Société géologique de Belgique, dont le siège était à l’université de Liège en 1874, afin de propager le goût des sciences géologiques et encourager la recherche dans ce domaine. À noter que ses membres étaient issus tant du monde académique que du monde industriel et comptaient bon nombre d’ingénieurs. Une diversité toujours d’actualité. « La géologie au sens large ouvre la voie à de nombreux métiers différents, surtout aujourd’hui, constate Bernard Charlier. Nous travaillons à des échelles variables : de la planète entière à la région, des temps les plus anciens à aujourd’hui. La diversité de nos centres d’intérêt nous permet d’être impliqués dans la transition écologique * Annick Anceau et al., “Les sciences géologiques à l’Université de Liège : deux siècles d’évolution”, dans le Bulletin de la Société Royale des Sciences de Liège, vol. 86, 2017. septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 15 à la une

comme peu de professions : ressources en eau et en matières premières, prévention des risques naturels, énergie avec la géothermie, etc. Le monde a plus que jamais besoin de géologues et d’ingénieurs géologues, et nous en manquons. Nos étudiants trouvent du travail rapidement. » LA FORMATION DES ROCHES Difficile de ne pas entamer ce survol – car ce ne sont que des exemples – des opportunités qu’offre la géologie sans s’arrêter à la formation de ce qui est leur matière commune à toutes : les roches. Professeure au département de géologie, Jacqueline Vander Auwera est pétrologue géochimiste. Dissipons tout de suite un malentendu : la pétrologie n’a rien à voir avec la recherche de pétrole ! Le terme vient de petros, la pierre. Autrement dit, c’est l’étude de la formation des roches, en quelque sorte le fondamental de la science géologique. « Il y a évidemment différentes origines des roches, explique Jacqueline Vander Auwera. J’étudie la pétrologie magmatique, c’est-à-dire les roches formées par la solidification de magmas, soit à une certaine profondeur à l’intérieur de la Terre (on dit dans ce cas que ce sont des roches plutoniques, les granites par exemple) soit en surface, les laves des volcans, et ce sont alors des roches volcaniques. » Ce sont là deux types de roches assez courantes, mais elle étudie en particulier les roches volcaniques du Chili, dans l’arc andin. Les roches magmatiques sont potentiellement importantes économiquement car elles peuvent être porteuses de gisements, notamment de platine (en Afrique du Sud par exemple) ou du cuivre (comme au Chili). « Mais l’intérêt de l’étude de ces roches est de mieux comprendre les conditions dans lesquelles ces magmas se solidifient, commencent à cristalliser en profondeur, remontent à la surface ; et in fine mieux saisir aussi la nature du manteau terrestre. La formation de ces roches magmatiques est liée à la dynamique interne de la Terre, la tectonique des plaques. Elles nous informent sur la manière dont ce système fonctionne. » Pour essayer de caractériser au mieux ces différents paramètres, Jacqueline Vander Auwera et son équipe parcourent les volcans du Chili, prennent des échantillons de lave, identifient les minéraux qu’ils contiennent et les équilibres entre eux qui renseignent sur les conditions de formation de ces laves (pression, température à laquelle elles ont été cristallisées, teneur en eau du magma, etc.). « Certaines données comme les endroits où se situent les réserves de magma sont essentielles pour la prévision des éruptions volcaniques. Elles contribuent à une meilleure connaissance des volcans, même si prévoir des éruptions reste très compliqué. Il faut toujours bien connaître l’histoire de chaque volcan. » COMME DANS UN LIVRE À chacun ou chacune son époque favorite : certains aiment les sixties, d’autres les eighties… Chargée de cours au département de géologie, Anne-Christine Da Silva ne jure que par le Dévonien. Il faut avouer que cette période géologique, qui a duré une soixantaine de millions d’années (entre 419 et 359 millions d’années avant notre ère), a de quoi séduire : climat chaud, niveau élevé des océans, faune abondante qui se diversifie, installation rapide des plantes sur les continents… et extinction de près de 70 % des espèces pour terminer la période. Toute ressemblance avec notre époque est fortuite. la limite géologique entre le Dévonien et le Carbonifère redéfinie « Le Dévonien est une période qui s’observe partout dans le monde, y compris en Wallonie – à l’époque recouverte par les océans et située bien plus au sud qu’aujourd’hui – où il y a de nombreux affleurements de bonne qualité, explique la chercheuse. Cela permet d’étudier assez facilement les climats qui se sont succédé lors de cette période. » Ainsi, l’alternance de bandes de schiste (argile) et de calcaire permet d’observer des cycles dans l’intensité des saisons, liés à la révolution de la Terre autour du Soleil et sa rotation. « On essaie de retrouver cette périodicité dans les roches ; ça permet de mieux comprendre le climat et, comme ces cycles ont une durée constante, ce sont de véritables métronomes : cela permet de dater les roches. » Dater les roches avec plus ou moins de précision, une hantise pour tous les géologues. C’est l’une des tâches d’Anne-Christine Da Silva. Pour ce faire, elle se rend dans de nombreux pays (États-Unis, Chine, Australie, République tchèque) et, dernièrement, au Maroc, de quoi septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 16 à la une

y étudier un grand affleurement du Dévonien qui s’étire sur 14 millions d’années, ce qui permet d’affiner les contraintes sur la durée des différentes couches. Un affleurement qui présente un autre intérêt : « C’est une coupe dans laquelle des événements d’extinction sont associés à des anoxies visibles, on peut ainsi mieux les comprendre. » Les anoxies océaniques sont des périodes plus ou moins longues pendant lesquelles les océans ont vu leur quantité d’oxygène diminuer, ce qui a conduit à des extinctions. Associées aux extinctions, ces anoxies constituent un autre champ de recherches pour la Liégeoise. « On les repère très bien partout dans le monde, des États-Unis au Maroc mais aussi chez nous, à Sprimont par exemple. En période d’anoxie ou d’extinction, beaucoup d’animaux meurent et ne sont pas mangés ou dégradés par leurs semblables. Il y a donc accumulation de matière organique – du carbone – sur le fond des océans et les schistes deviennent noirs. Parfois comme du charbon ! » À nouveau, toute ressemblance avec la période actuelle… EXTINCTIONS Professeur et directeur de l’Evolution and Diversity Dynamics Lab (Eddy Lab), le Pr Valentin Fischer le reconnaît d’emblée : « Ici, nous faisons quasiment J.-L. Wertz de la biologie.» Son équipe de paléontologues compte d’ailleurs autant de biologistes que de géologues. « La paléontologie est l’étude des anciennes formes de vie ; une définition qui a l’avantage de permettre une large diversité d’études. » Comme on l’a vu, l’ULiège a toujours été à la pointe dans ce domaine, richesse du sous-sol wallon aidant. Mais pendant longtemps, la paléontologie se concentrait plutôt sur la taxonomie : la description des nouvelles espèces et classement dans l’arbre du vivant. « Aujourd’hui, explique Valentin Fischer, nous faisons beaucoup de paléontologie quantitative. Nous réalisons des modèles 3D hyper détaillés de fossiles. À partir de là, nous essayons de caractériser au mieux les espèces disparues, de comprendre leurs capacités et aussi les mécanismes qui ont présidé à leur disparition. Mais pour interpréter correctement le passé, nous devons aussi avoir une connaissance fine des processus géologiques, des roches dans lesquelles les fossiles sont inclus, de la stratigraphie, c’est-à-dire de l’échelle des temps géologiques. » L’étude des extinctions du passé géologique est en effet un grand thème de recherche de l’Eddy Lab. Notamment en redéfinissant les événements marquant la limite géologique entre le Dévonien et le Carbonifère (qui le suit immédiatement). En étudiant des dizaines de localités et des milliers de fossiles, les chercheurs liégeois ont proposé une nouvelle limite basée sur des événements bien présents dans les roches wallonnes, une chute brutale du niveau des mers accompagnée d’une extinction et de la disparition des écosystèmes tels les marais côtiers. Une limite aujourd’hui reconnue et en attente d’un nom de localité wallonne pour la désigner ! Les chercheurs du laboratoire ont aussi étudié l’évolution des “dents de sabre”, ces canines supérieures allongées qui ornent la mâchoire de certains félidés. Ces animaux ont été modélisés, ce qui a permis par exemple de simuler le mécanisme de morsure et d’analyser comment le stress de la morsure se distribuait dans les os de l’animal. Mais les grands prédateurs marins retiennent aussi l’attention. Comme les mosasaures, grands reptiles marins de l’époque des dinosaures, qui doivent leur nom au fait que le premier des fossiles de ce type a été trouvé près de Maastricht dans une couche de craie (même si, à leur époque, la Meuse n’existait évidemment pas !). Allant jusqu’à 12 m de long, ils étaient les plus grands prédateurs marins de la fin du Crétacé. « Ils nous intéressent, précise Valentin Fischer, car ils constituent un des derniers grands groupes de reptiles marins, qui va s’éteindre brutalement Campagne d’échantillonnage au Maroc septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 17 à la une

lors de la grande extinction qui a aussi frappé les dinosaures. C’est cela qui nous passionne : quels sont les phénomènes environnementaux qui peuvent affecter des grands prédateurs au sommet de la chaîne alimentaire ? Nous avons pu démontrer pour plusieurs groupes de reptiles marins fossiles que si les changements sont brutaux, vous aurez des taux d’extinction importants. » Toute ressemblance avec la situation actuelle…. HYDROGÉLOGIE ET GÉOTHERMIE La géologie n’est pas qu’une science. C’est aussi une science appliquée. Philippe Orban, chargé de recherches au sein de l’unité “Urban and environnemental engineering” de la faculté des Sciences appliquées, le revendique : « Il y a deux grands volets dans le métier d’ingénieur géologue : le volet “ressources minérales et recylage” mais aussi un volet “géologie de l’ingénieur et de l’environnement”. Ces deux volets nécessitent une connaissance approfondie du sous-sol. » Philippe Orban est un ingénieur géologue spécialisé en hydrogéologie ; il étudie donc les ressources en eaux souterraines et la manière de les exploiter et de les protéger. À l’ULiège, on essaie notamment de comprendre comment les eaux souterraines (les nappes aquifères) vont évoluer sous l’impact des changements climatiques. Mais aussi 500 millions d’années racontées par les bâtiments liégeois À l’occasion des 150 ans de la Société géologique de Belgique, Anne-Christine Da Silva, dans la lignée de la superbe expérience Fossiles en ville, a développé avec Réjouisciences un parcours dans le centre historique de Liège qui permet de traverser le temps depuis le Cambrien jusqu’au Paléocène, soit 500 millions d’années. Les pierres utilisées pour la construction, provenant de carrières locales, racontent en effet l’histoire longue du sous-sol wallon. L’occasion pour les promeneurs de découvrir que nos édifices sont de véritables machines à remonter le temps. * www.rejouisciences.uliege.be/balades comment les recharger de manière maitrisée pour faire face aux déficits de précipitations. « Notre travail est aussi de protéger la ressource en eaux souterraines. En résumé, nous produisons des outils d’aide à la décision grâce aux modèles numériques que nous réalisons. Dans tout ce que nous faisons, il y a un aspect expérimental mais aussi de modélisation mathématique. » C’est aussi le cas en géothermie, branche dans laquelle Philippe Orban s’est spécialisé aujourd’hui. « Le sous-sol, explique-t-il, a une qualité extraordinaire : sa température est pratiquement constante. Donc, en hiver, on peut l’utiliser pour réchauffer et, en été, pour climatiser. La géothermie de faible profondeur présente ainsi un atout pour décarboner le chauffage des bâtiments. Mais ceci nécessite de bien comprendre la géologie et la façon dont fonctionne le milieu souterrain pour pouvoir l’utiliser à bon escient de manière durable. » L’ingénieur utilise par conséquent les cartes géologiques, des forages et la prospection géophysique qui permet d’investiguer le sous-sol sans devoir réaliser des forages un peu partout. « Bien comprendre la nature et la structure du sous-sol est primordial, notamment ici en Wallonie où ce sous-sol est complexe. » septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 18 à la une

Le volcan Osorno (Chili) vu depuis la rivière Petrohue “Terre à comprendre“ Les 150 ans de la Société géologique de Belgique sont le prétexte à une exposition qui permet au public de découvrir les multiples facettes de la géologie. Julien Denayer, chercheur à l’Eddy Lab et président de la Société, cheville ouvrière de cette exposition organisée avec le pôle muséal et culturel de l’Université, ne cache pas son objectif d’intéresser le public à la géologie. « Celle-ci est plus que jamais nécessaire pour exploiter les ressources naturelles, pour dépolluer, pour stabiliser les sols, etc., mais nous manquons de bras et de cerveaux. C’est une science qui n’est pas enseignée en tant que telle dans le secondaire, d’où la difficulté d’attirer des jeunes vers ces études. » L’exposition présentée à l’Institut de zoologie comble sans aucun doute cette lacune. Les visiteurs y découvrent bien sûr l’histoire de la discipline et ses grands noms, la nécessaire complémentarité entre géologues et ingénieurs, les métiers actuels et ceux de demain. Et surtout d’incroyables objets issus pour beaucoup de la riche (la deuxième de Belgique) collection de fossiles (animaux et plantes) de l’ULiège. Comme le crâne de l’enfant d’Engis découvert par Schmerling au début du XIXe siècle, premier spécimen de Néandertalien. Ou le squelette d’une hyène des cavernes. Et bien sûr quantité de modèles 3D reconstitués grâce aux techniques actuelles. Exposition du 12 septembre 2024 au 12 mars 2025, à l’Institut de zoologie, quai Van Beneden, 4000 Liège. * https://www.musees.uliege.be/terreacomprendre J. Vander Auwera L’ULiège étudie également des projets de géothermie minière qui consiste à récupérer la chaleur contenue dans les eaux ayant rempli les cavités laissées par l’exploitation minière. « Nous développons des outils de modélisation numérique pour savoir comment se comporte le sous-sol : si on injecte de la chaleur à un endroit, comment se comporte-t-il ? Comment cette chaleur se dissipe-t-elle dans le sol, notamment à cause des mouvements d’eau ? » Mais une chose est certaine d’après l’ingénieur géologue : même si la géothermie est une source d’énergie à ne pas négliger, dans la construction, elle sera d’autant plus performante si elle est appliquée à des bâtiments bien isolés. Huitième réunion internationale de Geologica Belgica 2024 Célébration du 150e anniversaire de la Société géologique de Belgique, du 11 au 13 septembre à l’ULiège, campus Outremeuse, rue de Pitteurs 20, 4020 Liège. * www.geologicabelgica2024.uliege.be/ J. Vander Auwera septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 19 à la une

Langue latine Bientôt, les élèves de 2e et 3e secondaire suivront obligatoirement deux heures d’initiation à la culture latine. Pour faire face à la demande de professeurs, la faculté de Philosophie et Lettres propose, dès la rentrée 2024, un certificat en langue et littérature latines destiné aux détenteurs et détentrices d’un master en langues et lettres, en histoire ou en philosophie. L’objectif est d’acquérir les compétences utiles pour enseigner le latin et, avec un titre pédagogique, d’obtenir le titre suffisant pour l’exercice de la fonction. Les cours auront lieu durant toute l’année scolaire. * www.facphl.uliege.be/ certificat-langue-litterature-latines Du côté de l’Asie La faculté de Philosophie et Lettres propose, au sein du master en langues et lettres modernes, deux nouveaux modules en chinois et japonais. Ils comportent une formation à l’apprentissage des langues ainsi qu’aux cultures spécifiques, avec une immersion possible dans ces deux pays. * https://www.facphl.uliege.be/ chinois-japonais Santé durable Réduire l’impact environnemental des soins de santé, améliorer leur qualité et leur accessibilité tout en s’adaptant aux changements de l’environnement de notre société, tel est le défi actuel du secteur des soins de santé. Un nouveau certificat “soins de santé durable : agir pour transformer” est proposé à celles et ceux qui veulent s’impliquer dans la transformation des soins. Il est organisé par l’ULiège, l’UCLouvain, l’UNamur, Henallux et le CHU UCL Namur. * https://www.facmed.uliege.be/ sante-durable Formation des enseignants Dans le cadre de la réforme de la formation initiale des enseignants (RFIE), la faculté de Psychologie, Logopédie et Sciences de l’éducation et le Cefen organisent, en co-diplômation avec les Hautes Écoles du Pôle Liège-Luxembourg, un nouveau master de “spécialisation en formation d’enseignants” (domaine pédagogique). Ce diplôme constitue désormais le titre requis pour enseigner en Haute École. * https://www.cefen.uliege. be/MSFE En 2 mots Léon Wuidar Le GAR – archives d’architecture –, en partenariat avec le musée Wittert et les Beaux-Arts de Liège, propose une exposition “ArchiDoc” consacrée à Léon Wuidar. Né en 1938, auteur d’une œuvre très cohérente, au croisement de l’écriture et de l’architecture, Léon Wuidar a marqué de son empreinte l’abstraction géométrique, sa production picturale étant aujourd’hui reconnue en Belgique comme à l’étranger. Le peintre enseigna les arts graphiques à l’académie des Beaux-Arts pendant plus de 20 ans. À cette même époque, il demande à Charles Vandenhove de lui dessiner sa maison à Esneux. La huitième édition d’ArchiDoc met en lumière les liens entre les deux artistes et les contributions du plasticien à l’architecture, et ce à travers les nombreux projets d’intégration qui lui sont confiés dès 1977. Sans oublier ses projets avec d’autres architectes comme Claude Strebelle, Bruno Albert et Philippe Samyn, Léon Wuidar n’a cessé d’intervenir dans l’espace public. Du 16 septembre au 21 décembre au musée Wittert, ULiège, place du 20-Août, 4000 Liège. * https://archidoc.archi/ septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 20 omni sciences

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