Les Hautes Fagnes offrent un éventail de milieux particulièrement originaux. Cela n’a pas échappé à Léon Fredericq (1851-1935), l’homme qui a ouvert à la fois le chapitre de la recherche scientifique sur les milieux fagnards et celui de leur défense. Figure prestigieuse de l’université de Liège, professeur de physiologie, éminent spécialiste de la circulation sanguine, Léon Fredericq est aussi le naturaliste qui, le premier, proposa une explication de la présence d’espèces végétales et animales typiques des milieux boréo-montagnards sur le plateau fagnard. Sa théorie de “l’îlot glaciaire” formulée en 1904 soutient qu’à la fin de la dernière époque glaciaire (-12 000 ans environ), le relèvement de la température a rendu la vie impossible aux animaux et aux plantes. Sous peine de périr sur place, ils ont dû émigrer vers les régions arctiques et vers les sommets des montagnes, et trouver refuge sur quelques îlots où persistaient des conditions climatiques auxquelles ils étaient adaptés, comme sur le plateau de la Baraque Michel. Le Colias palaeno, un joli petit papillon jaune citron, est l’emblème de sa théorie. Ces arguments scientifiques confortent la nécessaire protection du plateau fagnard réputé, depuis le XIXe siècle, inapte à toute forme d’agriculture, et soumis à une exploitation intensive de l’épicéa. Mais c’est le terrible incendie de l’été 1911 (près de 4000 hectares consumés !) qui a précipité la création d’un Comité de défense de la Fagne dont Léon Fredericq sera une des personnalités les plus marquantes. Ce comité a jeté les bases d’un “parc naturel” encadré par une législation adaptée, mais la Première Guerre mondiale en a décidé autrement. LES PIONNIERS En 1924, Léon Fredericq, avec le jeune professeur de botanique Raymond Bouillenne, tous deux soutenus par Marcel Dehalu, administrateur de l’université de Liège, obtiennent l’autorisation d’installer la première station scientifique universitaire dans les Hautes Fagnes. Elle comprenait deux petits laboratoires, cinq chambres, une salle à manger et une cuisine, 150 m² au total. En dépit d’un confort rudimentaire, elle était un lieu de vie convivial et un camp de base qui donnait aux chercheurs un accès immédiat aux milieux qu’ils désiraient étudier, simplement en ouvrant la porte de la station. « Pour caractériser ces premiers moments de l’activité scientifique, c’est l’image de l’exploration qui vient à l’esprit, explique Serge Nekrassoff. Les résidents partent en excursion naturaliste, sans nécessairement d’objectif précis. De retour à la station, ils consignaient dans le journal de bord leurs observations : les étendues d’arnica sont en fleur derrière la station, deux Colias palaeno, cinq grousses et un coq de bruyère le long de la Vêquée, etc. » Deux chantiers archéologiques témoignent du caractère plurisdisciplinaire de la station. « D’abord, les fouilles du Pavé Charlemagne menées par l’abbé Bastin à Brochepierre entre 1932 et 1934, note le directeuradjoint. Cette route empierrée, reposant sur une structure complexe en bois pour traverser les terrains fagnards détrempés, fut bâtie au Haut Moyen Âge. Elle reste un vestige majeur de l’archéologie du pays et un sujet d’étude à la station aujourd’hui. » Un autre chantier fut initié par Raymond Bouillenne. Dans la Grande Fagne, il fouille une dépression circulaire assez régulière qu’il interprète comme étant un ancien vivier préhistorique. Après-guerre, Albert Pissart démontrera qu’il s’agit d’une lithalse, une formation issue d’un processus géo-morphologique qui remonte à la fin de la dernière période de glaciation. Parallèlement à ces activités scientifiques, Léon Fredericq et Raymond Bouillenne multiplient les démarches auprès des autorités gouvernementales et auprès du Roi pour obtenir la création d’une réserve naturelle. Cette période voit encore la création de l’association des Amis de la Fagne, nouveau partenaire et nouveau moteur pour la défense et l’illustration du plateau. Quant au développement du tourisme, il pose les premières questions préoccupantes liées à l’incursion des randonneurs dans des zones sensibles et aux infrastructures à y aménager pour les accueillir. Léon Fredericq meurt en 1935 et le début de la Seconde Guerre mondiale suspend à nouveau le projet de réserve naturelle. septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 37 omni sciences
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