Après 1945, une nouvelle génération de scientifiques investit le plateau avec à leur disposition une station neuve inaugurée en 1947, plus grande, mieux équipée et dirigée par Raymond Bouillenne. Un long travail de cartographie de la végétation et des sols est entrepris. Il est essentiel non seulement pour la connaissance des milieux et des conditions qui leur sont favorables ou non, mais aussi, corollairement, pour mettre en œuvre des mesures de gestion pertinentes. L’objectif de la création d’une réserve naturelle est plus que jamais d’actualité, notamment en raison de l’enrésinement croissant. Elle voit enfin le jour en 1957, mais il faudra encore des décennies pour atteindre la situation actuelle qui tient désormais compte de des impératifs écologiques. Pendant longtemps, les considérations économiques sont restées prépondérantes. Toute avancée pour la protection des milieux n’était généralement consentie qu’après évaluation peu rentable des retombées économiques d’autres projets de “mise en valeur”. Les spécificités des tourbières fagnardes, leurs processus de formation vont être mis en évidence, plus particulièrement pour les tourbières hautes dont certaines atteignent une épaisseur de plusieurs mètres (8 m dans la tourbière du Misten). La paléobotanique trouvera dans ces tourbières des archives de choix. Dans ces milieux acides, extrêmement pauvres en oxygène, la matière organique ne se décompose pratiquement pas. On peut donc y retrouver, parfaitement intacts, des végétaux, des corps d’animaux, des vestiges archéologiques, voire des corps humains (dans d’autres tourbières en Europe), mais aussi des pollens. Ainsi, à partir d’échantillons de pollens fossiles extraits dans des carottes de tourbe, l’évolution des paysages et des milieux fagnards va être décryptée pour l’intégralité de l’Holocène, jalonnée par des épisodes de changements climatiques. En géo-morphologie, la compréhension de la formation des lithalses révèle une nouvelle singularité du plateau. Formations caractéristiques des zones arctiques, elles se comptent par dizaines dans les Fagnes, enfouies sous la tourbe ou visibles en surface sous l’apparence de cratères. Elles sont le résultat de l’effondrement de buttes périglaciaires suite au dernier réchauffement climatique conséquent, à la fin du Dryas récent, il y a environ 12 000 ans. En zoologie, l’espèce emblématique est désormais le Tétras lyre qui détrône le Colias palaeno cher à Léon Fredericq. UN OUTIL FONCTIONNEL Au milieu des années 1960, l’Université approuve le projet d’érection d’un centre de recherches permanent. Le projet est conduit par René Schumacker, le plan de la station conçu par l’architecte et le professeur Jean Englebert. L’ouvrage sera inauguré en 1975. Entre ces nouveaux murs sont conservés les résultats des recherches des décennies précédentes. Ils vont servir à une nouvelle tâche ambitieuse, à savoir l’établissement de plans de gestion de la réserve qui s’est déjà considérablement agrandie en superficie, mais qui a aussi beaucoup changé depuis le temps de Léon Fredericq. Les tourbières se dégradent, les landes sont envahies par la molinie (Molinia caerulea L.); des plantes, des espèces animales disparaissent. La mise en œuvre de plans de gestion est primordiale pour protéger les milieux et envisager les restaurations des zones dégradées. Les scientifiques de la station y travaillent en collaboration avec les ingénieurs forestiers et l’association des Amis de la Fagne au sein d’une commission de gestion. Cette commission se penche aussi sur les questions liées à la fréquentation du public : tracé des sentiers de randonnées, des pistes de ski, pose de caillebottis. Elle veille aussi à la quiétude de certaines espèces lors de périodes de reproduction, de nidification, etc. Notons qu’aujourd’hui, la station continue d’être impliquée dans l’accomplissement de toutes ces tâches essentielles pour la bonne gestion de la réserve. « C’est une chance d’avoir une station de recherche implantée au cœur de la plus grande réserve naturelle de Belgique, estime Pascal Poncin, qui souligne l’intérêt du Une station au cœur de la plus grande réserve naturelle belge septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 38 omni sciences
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