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dans le futur, commente-t-il. On vivrait dans le pur présent, dans le troc. Or une économie fondée sur le troc est condamnée à péricliter. Sans marché financier, les entreprises ne pourraient pas obtenir les ressources nécessaires pour faire un investissement. Aucun avionneur n’aurait jamais pu construire un Airbus. Aucun projet d’envergure n’aurait jamais pu voir le jour. » Pour le professeur de gestion, « ce qui est mal, c’est de dévoyer ces circuits financiers à des fins personnelles et non à des fins de bien-être collectif ». Car avoir la main sur la finance, c’est disposer d’un pouvoir considérable, que l’on soit directeur financier d’une entreprise, trésorier d’un organisme public ou trader sur les marchés. « Si vous avez un euro par personne et 1000 actionnaires, vous avez 1000 euros et quelqu’un est chargé de gérer ces 1000 euros. Vous imaginez donc la force de frappe de cette personne... C’est pourquoi, il est si important d’avoir des gens compétents, formés, pour exercer le pouvoir incroyable qui leur est donné dans la fonction. » Une exigence et un sens des responsabilités que Georges Hübner souhaite communiquer à ses étudiants, a fortiori dans un contexte où les enjeux sociaux et climatiques liés à la gestion d’entreprise excluent de considérer le seul profit des actionnaires. « On ne peut plus se contenter aujourd’hui de cette seule boussole. Mais contrairement à ce qu’on imagine souvent, les gens qui sont dans la haute finance ne sont pas des robots : eux aussi se soucient de l’avenir de leurs enfants. C’est un monde qui a changé et je me sens à l’aise dans cette évolution. » Bien sûr, ces préoccupations en matière de durabilité sont aussi très présentes chez une partie des étudiants, même si l’enseignant observe qu’à l’autre bout du spectre, certains jeunes sont « étourdis par les crypto-devises comme le bitcoin – une pyramide de Ponzi, une escroquerie à l’échelle planétaire. » « L’histoire se répète, constate-t-il. Les gens sont aveuglés par l’illusion du profit facile et rapide. » Entre 2000 et 2003, encouragé par Bernard Rentier, alors vice-recteur de l’ULiège et biotechnicien de formation, Georges Hübner développe un projet de MBA en biotechnologies, ce qui n’existe pas en Europe à l’époque. « La biotech est très puissante à Liège, note-til. Par ailleurs, à l’époque, le GIGA était en plein développement... Mais malheureusement, l’année où nous étions sur le point de faire le lancement a été une année de grande crise des valorisations. Les biotechs ne voulaient ou ne pouvaient plus suivre. Mon centre de recherches avait tout misé sur ce projet et j’ai dû faire aveu de défaillance. » Or, dans le monde de l’entreprise francophone, faire faillite demeure mal vu, rappelle Georges Hübner. « Ça laisse en général une tache indélébile, alors que dans le monde anglo-saxon, une faillite est vue comme un moyen d’apprendre. Heureusement, dans mon cas, si j’ai dû remettre les compteurs à zéro, ce n’est pas sorti des murs de l’Université. » DAMISTE STRATÈGE Quelques années plus tard, en 2007, Georges Hübner met sur pied une fintech – Gambit Financial Solutions – avec trois autres cofondateurs. « L’objectif était de permettre aux investisseurs particuliers de mieux se connaître – leurs besoins, leur profil de risque, leurs contraintes – afin de prendre de meilleures décisions, pour eux et leur famille, en matière de gestion de leur patrimoine personnel. » Comme il est joueur de dames de haut niveau – il fut plusieurs fois champion de Belgique –, son cofondateur, le Pr Yves Crama, suggère de baptiser la société du nom d’un mouvement de jeu (bien connu aussi au jeu d’échecs), consistant à sacrifier volontairement un pion pour obtenir un avantage stratégique. Aujourd’hui, Gambit emploie près de 130 personnes principalement à Liège et fait partie des pépites de BNP Paribas, devenu actionnaire principal en 2017. « C’est le rêve de tout professeur de gestion : créer une entreprise florissante », se réjouit Georges Hübner. Désigné à la courte paille parmi les autres cofondateurs comme gestionnaire de Gambit au cours des deux premières années, le Pr Hübner raconte avoir découvert à cette occasion que, tout prof de gestion qu’il était, il était aussi un « très piètre gestionnaire ». « Un bon gestionnaire est celui qui s’intéresse à toutes les facettes et se montre raisonnablement efficace pour septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 50 le parcours

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