Christine Jacobs-Wagner fut une “étudiante sportive” avant l’heure, plus de deux décennies avant que l’ULiège n’inaugure ce statut académique particulier permettant à certains étudiants de mener de front études universitaires et sport de haut niveau. Éprise de badminton, un sport qui l’avait amenée, au début des années 1990, à disputer plusieurs compétitions internationales, cette Liégeoise originaire de Grâce-Hollogne nourrit, un temps, l’ambition de représenter la Belgique aux Jeux olympiques. « Mais pour pratiquer un sport à un niveau international, il ne faut pas seulement avoir du talent, nuance-t-elle. Il faut aussi bénéficier d’une musculature et de tendons qui ne soient pas sujets aux blessures. Or, ce n’était pas mon cas : je me faisais mal dès que je m’entraînais trop. J’ai fini par me blesser définitivement à l’épaule et ai compris que les compétitions de haut niveau étaient finies. » Lorsque survient cet accident, Christine Jacobs-Wagner achève un cursus de biochimie, un programme de cinq ans qu’elle avait choisi après avoir envisagé un cursus en droit – « parce que j’aimais argumenter et débattre, choses que, du reste, l’on fait aussi abondamment en sciences » – et en sciences de l’ingénieur. « J’ignorais que je ferais un jour une carrière dans la recherche scientifique. J’ai simplement choisi une orientation sur base des matières que j’appréciais le plus à l’école : la biologie et la chimie. » La dernière année du cursus de biochimie était à cette époque entièrement dédiée à une activité de recherche. À 21 ans, la Liégeoise comprend qu’elle doit sortir des sentiers battus. « J’ai réalisé que, pour réussir en sciences, il fallait connaître l’anglais. Or, s’il y avait une matière dans laquelle j’étais médiocre, c’était bien en anglais. Je m’étais donc convaincue qu’il n’y avait qu’une seule manière de progresser suffisamment : en m’immergeant complètement dans cette langue. Aussi, puisque quelques étudiants avaient, par le passé, effectué leur recherche de fin d’études en Angleterre, j’ai demandé à faire de même. Ni le sujet de recherche ni le laboratoire n’étaient de grande importance : je voulais avant tout apprendre la langue. » DE LA MEUSE AU MISSOURI La jeune chercheuse bénéficie alors du soutien du Pr JeanMarie Frère, figure tutélaire du département de biochimie en faculté des Sciences et du Centre d’ingénierie des protéines (CIP) de l’ULiège. Ce spécialiste des enzymes bactériennes et de la résistance aux antibiotiques, qui deviendra son mentor, ne pouvait qu’être sensible à ce projet, lui qui avait décroché une maîtrise et un doctorat en biochimie à l’université de Montréal, puis effectué un post-doctorat au prestigieux MIT. Repéreur de jeunes talents, il accepte de couvrir les dépenses liées au voyage. Il convainc par ailleurs le chercheur suédois Staffan Normark, un scientifique de la University of Washington in St. Louis aux Étas-Unis, d’accueillir la biochimiste liégeoise dans son laboratoire et de financer son séjour pendant six mois. « Ma première expérience de recherche fut vraiment transformative. Non seulement parce que j’y avais appris l’anglais, mais surtout parce que je m’étais découvert un intérêt pour l’étude des bactéries, ces “championnes de la prolifération cellulaire ». Formée à l’ULiège auprès du Pr Jean-Marie Frère, Christine Jacobs-Wagner est aujourd’hui professeure de biologie, microbiologie et immunologie à la Stanford University, où elle dirige un laboratoire consacré à l’étude des bactéries. Elle est invitée à l’ULiège dans le cadre des “Alumni en lumière”. Récit d’un parcours exceptionnel. ENTRETIEN PATRICK CAMAL – DESSIN JULIEN ORTEGA La vie secrète des bactéries septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 57 l’invitée
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