Un intérêt qui ne la quittera plus. « Ce sont des créatures fascinantes, poursuit la chercheuse. Invisibles à l’œil nu, elles sont pourtant l’organisme le plus indispensable à la vie sur notre planète. » Durant sa licence, Christine Jacobs-Wagner fait l’observation suivante : « Les bactéries sont capables de se protéger de multiples façons, contre les réponses de notre système immunitaire et contre les antibiotiques. Entre autres méthodes, certaines bactéries sont capables de produire une enzyme – une protéine – pour cliver (clip) l’antibiotique dont elles détectent la présence, en sorte de le rendre inopérant. Ces enzymes, et la résistance aux antibiotiques de manière générale, étaient au cœur des recherches du Pr Jean-Marie Frère. Celles-ci consistaient à isoler ces enzymes, et donc à les séparer de la bactérie, pour mieux les étudier, en éprouvette. Autrement dit, Jean-Marie Frère faisait de l’enzymologie. » C’est ce phénomène de clipping que la chercheuse étudiera une fois de retour en Belgique pour achever sa licence. Mais au laboratoire du Pr Staffan Normark à la Washington University in Saint Louis, la jeune femme devient captivée par le fonctionnement de la bactérie elle-même. Elle vise en particulier à comprendre comment certaines bactéries produisent des enzymes qui n’inactivent des antibiotiques qu’après en avoir détecté la présence. Ce phénomène est observé chez des pathogènes opportunistes tels que Citrobacter freundii – ceux-ci ne causent d’infection qu’à la faveur de conditions normalement absentes chez un hôte en bonne santé, comme un système immunitaire affaibli – que l’on trouve communément dans le microbiome des sols, l’alimentation et la flore intestinale des humains et autres animaux, mais dont certaines souches tendent à développer une résistance aux antibiotiques. PRIX SCIENTIFIQUE Comment les bactéries parviennent-elles à détecter la présence d’antibiotiques ? « Elles doivent forcément recevoir un signal qui les prévient de leur présence dans leur voisinage », postule-t-elle. C’est à cette question lancinante que Christine Jacobs-Wagner tentera de répondre au terme d’une recherche doctorale qui l’occupera pendant cinq ans, entre 1991 et 1996. À l’université de Liège, mais pas seulement : « Je voulais m’attaquer à ce problème en combinant principalement les expertises de Jean-Marie Frère et de Staffan Normark, et en visitant d’autres équipes scientifiques si cela s’avérait bénéfique. J’ai donc travaillé dans plusieurs laboratoires, de Saint-Louis (Missouri) à Stockholm en passant par Paris et Boston, ainsi que Liège bien entendu, pour y apprendre les techniques nécessaires à mon projet. » Les processus qu’elle met en évidence lui vaudront, en 1997, à l’âge de 27 ans, le prix des Jeunes chercheurs de biologie moléculaire. Celui-ci, décerné par Pharmacia Biotech (une société pharmaceutique suédoise) en collaboration avec le magazine scientifique Science, est une récompense mondialement reconnue. « Les bactéries sont dotées d’une paroi protectrice nommée paroi cellulaire (cell wall), une couche semi-rigide qui enrobe et renforce la membrane cellulaire. Ce “mur” ne peut s’agrandir qu’en ajoutant du matériau à l’armature existante, un processus qui implique de détruire d’abord une partie de cette paroi – de la même manière que, pour agrandir un bâtiment, il est parfois nécessaire de casser des murs existants », schématise la chercheuse. Elle note que, lorsque la bactérie étend sa paroi cellulaire, une partie du matériau de cette paroi est réabsorbée avant d’être recyclée, comme de vieilles briques que l’on récupère pour bâtir un nouveau mur. « J’ai découvert que ce processus de synthèse de la paroi cellulaire est dérégulé en cas de présence d’un antibiotique : une fois aux abords de la bactérie, l’antibiotique en endommage la paroi, ce qui affecte la quantité de “vieilles briques” absorbées par cette bactérie, et lui révèle ainsi sa présence. Et déclenche la réponse que l’on connaît : une production d’enzymes qui clivent et donc neutralisent l’antibiotique. » Ce phénomène n’était alors que partiellement compris : si l’on savait de longue date que certaines bactéries étaient capables de déclencher l’expression de telles “routines”, l’on n’en comprenait pas encore les rouages. « Au-delà de l’importance de cette découverte, l’intérêt de cette recherche, pour moi, ainsi que peut-être pour le jury qui m’avait décerné ce prix, tenait également au fait qu’elle connectait deux domaines de recherche qui ne se parlaient pas vraiment jusque-là : les études de recyclage de la paroi cellulaire et celles relatives à la résistance des antibiotiques. » Mais surtout, alors qu’elle avait d’abord envisagé pour elle-même une carrière dans quelque société privée où elle aurait tenu le rôle d’intermédiaire entre milieux scientifiques et monde des affaires, Christine Jacobs-Wagner avait entre-temps pris goût à la recherche. Elle avait fait l’expérience d’un « instant sublime », rare mais inoubliable moment d’excitation de la découverte. Et avait compris qu’elle passerait le reste de sa vie à chasser ces instants presque archimédiens. septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 58 l’invitée
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