LQJ-289

droit international de la biodiversité avec des lunettes décoloniales. Cela fait 20 ans que je suis les négociations internationales de l’intérieur. J’ai été la négociatrice pour la Belgique pendant plusieurs années et je participe aussi en tant qu’observatrice avec ma casquette d’académique. Mais j’ai dû constater que le droit international de la biodiversité est vraiment empreint de relents coloniaux. On a une vision très occidentale de ce qu’est la conservation de la nature, de comment on doit pratiquer l’agriculture. Or, depuis la Seconde Guerre mondiale, la biodiversité agricole n’a fait que chuter. Cela devient de plus en plus alarmant et cela montre bien qu’il y a quelque chose qui pèche dans le système. Depuis 2015, il y a un énorme point de tension avec le séquençage génétique dans les négociations entre les partisans de cette technologie et leurs détracteurs. Les partisans mettent en avant le fait que cette technique va permettre de s’adapter au changement climatique et de continuer à se nourrir. Mais cela fait maintenant presque dix ans que cela bloque sans que l’on arrive à imaginer que, peut-être, il faudrait aller voir ailleurs et s’inspirer d’autres façons de penser. Mon projet vise à transformer ce conflit en une compréhension et un soutien mutuels et il repose sur une méthode de recherche décoloniale créée par des communautés autochtones en Colombie : le “cercle de dialogue des sagesses”. Elle sera expérimentée en Bolivie, en Inde et en Afrique du Sud. Ce sont trois pays qui ont une histoire coloniale extrêmement particulière. En Afrique du Sud, l’agriculture est très intensive. Les pratiques agricoles traditionnelles de la petite paysannerie ont vraiment été balayées. En Inde, le passif colonial et la “révolution verte” ont marqué l’agriculture et cela a un impact sur ce qui est cultivé, sur les pratiques agricoles, sur la diversité des semences que l’on a conservées, que l’on cultive encore ou pas. Tout ceci a des conséquences sur les populations, sur les communautés paysannes. Quant à la Bolivie, c’est un pays fascinant. Au début des années 2000, il y a eu un soulèvement populaire et la création d’une toute nouvelle Constitution. C’est maintenant un État plurinational. On y reconnaît donc la diversité des nations, y compris les nations autochtones, arrimée à une volonté de faire primer la nature, la “Terre mère” sur le reste. Ça, c’est la théorie. Dans la pratique, les enjeux économiques viennent flouter ces engagements avec des zones d’extraction qui dévastent certaines parties du pays. Cependant, au niveau juridique, c’est vraiment intéressant d’avoir inscrit dans la Constitution la reconnaissance d’un État plurinational, la reconnaissance de droits à la “Terre mère”. C’est un signal très fort ! G.M. : Quant à moi, ma démarche actuelle est d’aller dans les zones où se trouvent les humains pour y développer la biodiversité et la nature. En plus des espaces dits naturels, nous travaillons principalement les milieux anthropisés : agriculture, villes, milieux industriels. Nous travaillons donc beaucoup sur le redéploiement de la biodiversité là où on ne l’attend pas et nous choisissons de faire confiance à la nature. Les friches industrielles sont un bon exemple. En Wallonie, ces espaces sont vus exclusivement sous l’angle du redéploiement économique et du développement d’infrastructures industrielles et d’urbanisation. Or dans ces espaces, des dynamiques de renaturation spontanées, très rares dans nos paysages, se sont mises en place. Au minimum, 60 % des friches industrielles en Wallonie abritent au moins une espèce protégée. Ces espaces constituent donc des lieux importants mais ignorés pour la biodiversité. Cela prouve qu’on ne sait plus ce qu’est un processus naturel, un écosystème. Le milieu urbain est un autre exemple. En 2050, 80 % de la population mondiale vivra en milieu urbain. Comment concevoir des stratégies de redéploiement de la biodiversité si 80 % des humains sont déconnectés de la nature ? C’est ce qui a donné l’idée de concevoir la spin-off Vivus [voir encart]. Nous avons mis au point des murs et des toits végétaux, des solutions fondées sur la nature pour la ville et pour les friches postindustrielles. LQJ : Êtes-vous soutenus politiquement dans ces projets ? Ch.F. : J’ai obtenu un ERC (European Research Council) ! Honnêtement, si cela n’avait pas été le cas, je ne serais plus dans le monde académique. J’ai vraiment mis toute mon énergie dans ce projet. Mais défendre une étude sur la décolonisation de la biodiversité agricole financée par l’Union européenne, la première région colonisatrice du reste du monde, c’était loin d’être gagné ! G.M. : Pour les friches industrielles, on a eu des financements dans le cadre du plan de relance. Le problème en Europe, c’est qu’on fait de la conservation de la nature sur des référentiels qui datent des années 1960. Ceux-ci ne sont pas adaptés du tout à ce que nous faisons et cela perturbe beaucoup l’ensemble des acteurs. Nous avons défendu deux projets Horizon2020 sur la biodiversité en carrière. Malgré l’appui des groupements de fédérations de carrières européennes (plus de 30 000 carrières) pour promouvoir cette gestion dynamique, ces projets n’ont pas été retenus. En fait, notre soutien principal vient du milieu socio-économique. Nous offrons des prestations pour des entreprises. On a notamment septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 66 le dialogue

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