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eu de gros projets pour des carriers, avec la fédération des sites extractifs en Wallonie, pour apprendre à gérer la biodiversité dans les carrières actives. Celles-ci créent des conditions écologiques qui n’existent plus dans nos paysages européens. On y trouve en effet moult espèces protégées. Les professionnels du secteur ne savaient plus quoi faire. On a travaillé avec eux pour qu’ils apprennent à gérer de manière dynamique leur biodiversité tout en continuant l’exploitation. Pour cela, nous bénéficions du soutien du monde économique. LQJ : Qu’entendez-vous par “gérer de manière dynamique la biodiversité” ? G.M. : Le monde vivant est dynamique alors que nous, nous avons une occupation figée du territoire. Par exemple : la forêt n’a plus sa place en zone agricole, pas plus qu’en zone bâtie où il n’y a plus de place pour la nature et le monde vivant. Je caricature mais c’est un peu cela quand même ! C’est tout le contraire avec les processus naturels. Ce sont les perturbations qui maintiennent la diversité du monde vivant dans les paysages. Dans les carrières, c’est exactement cela. Sur un fond rocheux, certaines espèces protégées s’installent et l’objectif est de leur donner la possibilité d’évoluer dans la carrière, non pas de figer la situation. À cette échelle, on parvient à le faire. À l’échelle des paysages, c’est une autre histoire. Ch.F. : Dans notre gestion, on oublie que la nature, c’est vivant, c’est évolutif. En Afrique, on a évincé l’humain des grandes réserves naturelles, comme si l’humain ne faisait pas partie de la nature et qu’il fallait l’en extraire. C’est le fruit d’une idéologie qui veut que la nature doit être mise sous cloche pour la protéger de l’humain destructeur. Or, l’humain participe aussi à son évolution. La diversité agricole existe grâce à l’interaction entre les humains et le reste du monde vivant. On dit souvent que l’homme a domestiqué les espèces, plantes et animaux. Mais on pourrait se poser la question de la domestication de l’être humain par les plantes et les animaux. C’est très certainement une relation multilatérale plutôt qu’un contrôle de l’être humain sur la nature qui lui serait extérieure. LQJ : Beaucoup de politiques actuelles entrent en contradiction avec ce que vous soulignez. Par exemple, faire classer des sites naturels au patrimoine mondial de l’UNESCO de manière à les protéger de l’activité humaine est systématiquement salué comme une bonne nouvelle… Ch.F. : C’est pour cette raison que j’ai vraiment envie de rendre visible, dans les négociations internationales, les autres compréhensions de la nature. Notons d’ailleurs que, dans la majorité des civilisations, le mot “nature” n’existe pas. Il n’y a pas de concept qui dissocie l’humain du reste du vivant, mais simplement des éléments vivants qui interagissent entre eux. G.M. : Cela me rappelle l’un de mes étudiants partis faire une étude sur le paysage urbain au Congo. Au bout d’une semaine, il m’envoie un message pour me dire qu’il a un gros problème : le mot “paysage” ne se traduit pas en swahili. Il n’y a pas cette idée d’une séparation. Nous formons un tout. Or, les premiers grands parcs naturels des États-Unis sont vraiment le résultat de cette dichotomie, de cette idéalisation, voire déification du monde sauvage. John Muir (ndlr : l’un des premiers naturalistes modernes, militant de la protection de la nature et aussi connu comme “le père des parcs nationaux”) considérait ainsi le parc de Yosemite comme “le temple septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 67 le dialogue

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