LQJ-289

Comment ignorer le développement salutaire de la contestation de nos jeunes étudiants et étudiantes et de nos chercheurs et chercheuses, – que cela soit en Belgique, en France, aux Pays-Bas ou en Suisse – en faveur d’une formation ou d’une recherche plus inclusive et attentive à l’évolution des mentalités notamment en faveur de l’action climatique, et aussi des enjeux environnementaux ? Comment répondre à cette quête de sens si difficile à se forger par ces temps incertains ? Ces questions, pourtant, ont pu être adressées à ceux et celles qui s’y sont montrés sensibles, dans le cadre de manifestations diverses au sein même du milieu académique. Il n’est pas anodin que cela soit manifesté chez les jeunes ingénieur·es (agronomes et civils), dans des domaines où les enjeux climatiques se présentent avec une acuité certaine (changements de pratiques agricoles, de production énergétique, etc.). Ce qui est dénoncé, ce sont des formations trop techniques, trop axées sur la production, trop éloignées du terrain et coupées d’autres expertises, issues notamment des sciences humaines et sociales. Leurs critiques concernent les valeurs et le sens à donner à leur formation ou aux recherches menées et à leurs applications. Ils et elles sont en demande de plus de transparence et d’indépendance, notamment vis-à-vis de partenariats industriels (phytosanitaires ou extractivistes). Si cette problématique constitue à l’évidence un enjeu pour les différentes institutions académiques concernées, elle procède d’habitudes de penser les problèmes de recherche et d’enseignement par ses praticien·nes : ceux et celles qui les font vivre au quotidien. Comment peuvent-ils entendre ces questions et s’y rendre sensibles ? Malgré la multiplication des initiatives académiques à soutenir les mouvements de la société civile en faveur de l’action environnementale, notamment par des signatures lors de tribunes publiques, la prise de conscience et surtout l’engagement concret des chercheurs et chercheuses dans les universités en faveur de l’action climatique posent question. Réduire l’empreinte carbone des pratiques de recherche et d’enseignement afin de s’aligner sur les objectifs de l’accord de Paris (50 % de réduction pour 2030 et 80 % pour 2050) est encore loin de faire partie de nos préoccupations en tant que praticiens : les valeurs associées à nos liens internationaux pour nos pratiques de recherche et d’enseignement rendent notre profession très vulnérable à cette injonction. Je rentre à l’instant d’un congrès international ayant rassemblé plus de mille sociologues du monde entier à Ottawa (Canada). Dans leur étude récente sur “les discours de l’inaction climatique dans la communauté scientifique”, les sociologues Guillaume Carbou et Léa Sébastien se sont penchés sur la situation française et ses institutions de recherche. Sur base d’entretiens et d’observations participantes à différentes échelles des pratiques, les résultats de leur étude sont pour le moins interpellants1 : d’une part, les arguments traditionnels de l’inaction climatique “se retrouvent de manière transversale dans la communauté scientifique comme justification de l’immobilisme” et, d’autre part, en notant un argument propre à la sphère académique, celle-ci s’adosse à “une épistémologie naïve qui présente la Science comme une sphère autonome sur laquelle des considérations politiques comme celles liées aux changements climatiques ne devraient pas avoir prise”. Leurs résultats s’inscrivent dans des démarches de recherche plus générales portant sur l’étude sociale des modes d’action contre le changement climatique et ses conséquences. Selon Lamb & al.2, cité par les auteurs et autrices, il devient crucial de se donner les moyens théoriques et méthodologiques de caractériser ce qui promeut l’inaction climatique. Ainsi, ce que Lamb & al al mettent en évidence, ce sont les stratégies discursives visant à retarder l’action climatique (climate delay discourses). Distinctes du déni climatique ou de positions climatosceptiques. Elles se composent de questions ordinaires telles que : 1) est-ce de notre responsabilité d’agir ? 2) est-ce que des changements fondamentaux sont nécessaires ? 3) est-il désirable de réduire les effets du changement climatique étant donné les coûts que cela engendrerait ? ou encore 4) estil seulement encore possible d’agir sur le changement climatique ? Les auteurs proposent une typologie des types de discours en faveur du retardement de l’action climatique». Leur objectif est de fournir aux avocats de la 1/ Guillaume Carbou et Léa Sébastien. 2023. “Les discours d’inaction climatique dans la communauté scientifique.” dans Ecologie & politique 2 (67):71-92. 2/ Lamb, William F., Giulio Mattioli, Sebastian Levi, J. Timmons Roberts, Stuart Capstick, Felix Creutzig, Jan C. Minx, Finn Müller-Hansen, Trevor Culhane, and Julia K. Steinberger. 2020. “Discourses of climate delay.” dans Global Sustainability 3:e17. doi: 10.1017/sus.2020.13. septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 7 l’opinion

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