LQJ-289

Des la Revolution francaise et les experiences iconoclastes qui la faconnent, l’art public a ete l’objet de controverses, cristallisant autour de lui des reactions souvent antagonistes, des rejets, et parfois meme de veritables mouvements de protestation. Partant de ce constat et forte d’une riche contextualisation, Julie Bawin, responsable de la chaire d’Histoire de l’art contemporain et directrice du musee en plein air du Sart-Tilman, revient dans son ouvrage Art public et controverses. XIXe-XXIe siecle sur plus de deux siecles de controverses pour tenter de comprendre pourquoi une œuvre, quelle qu’elle soit, polarise autant l’opinion. Est-ce une question d’ordre purement esthetique ? Geographique ? Financiere ? Ou encore pragmatique ? Pour l’œuvre de Richard Serra, Tilted Arc, victime d’un lynchage public et mediatique pour son apparence jugee indesirable et sa forme imposante qui force les passants a effectuer un detour de quelques metres pour la contourner, il s’agit surtout d’une incomprehension des citoyens new-yorkais exasperes qu’une “cachette pour trafiquants de drogue” rouillee soit forcee au regard des promeneurs ou autres habitues des lieux. Quant aux colonnes de Daniel Buren – Les Deux Plateaux – dans la cour du Palais royal a Paris, elles ont divise la France entre les defenseurs de la modernite et les conservateurs d’un patrimoine classe, refusant la “defiguration d’un joyau du passe”. De débats en controverses, Julie Bawin pousse le lecteur a se questionner sur la liberte d’expression des artistes ainsi que, dans certains cas, sur la mainmise accordee aux citoyens qui, soucieux de l’utilisation raisonnable du denier public, estiment parfois pouvoir se substituer a un jury d’experts en la matiere. Le phenomene censorial, tributaire de l’evolution des mentalites, n’est pas neuf ; de nombreux artistes en ont fait les frais, qu’il s’agisse de Rodin et son Balzac a la fin du XIXe siecle ou de Kapoor et son Vagin de la Reine au milieu des annees 2010. Les motifs de censure sont “eminemment pluriels” et soulevent une question : “Est-il possible pour un artiste d’œuvrer dans l’espace public sans etre assujetti a la doxa du moment, ainsi qu’aux representations communes propres au milieu de chaque citoyen ?” La liberte d’expression artistique “est-elle seulement conciliable avec la gestion des gouts et des sensibilites telle qu’elle est censee s’operer dans un espace “hypnotise” [...] par l’idee de consensus ?” Loin du “livre d’humeur”, Art public et controverses. XIXe-XXIe siecle invite d’abord et avant tout a une reflexion « sur ce qu’a ete, et constitue encore de nos jours la liberte de creer », déclare Julie Bawin. Il s’agit d’un travail de recherches d’une grande precision sur l’art public, « qui n’est pas en mesure de faire consensus et pour lequel les controverses sont, en quelque sorte, ineluctables », conclut-elle. Julie Bawin, Art public et controverses. XIXe-XXIe siecle, Paris, CNRS Editions, 2024. Julie Bawin était l’invitée du “28 minutes“ sur Arte le 24 juillet : https://www.arte.tv/fr/videos/119478-018-A/28-minutes/ Art public Controverses ARTICLE LISA NEIRYNCK septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 77 futur antérieur

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