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cause environnementale les moyens de reconnaître ces discours et de mieux y faire face, ces discours contribuant (volontairement ou involontairement) à semer le doute dans le grand public sur la nécessité et l’urgence d’agir en faveur de l’action climatique. Ce que les auteurs relèvent, c’est la tendance des partisans de la research as usual de “questionner les pratiques scientifiques majoritairement du point de vue de leur gestion (fonctionnement, organisation, etc.) plutôt que du point de vue de leur fond, à savoir les modalités et problématiques de recherche”. Pourtant, c’est bien sur ces dernières que les réflexions font cruellement défaut. Ainsi, reprendre sans fin comme argument, dans un projet de recherche agronomique en faveur de la culture sous serre de substituer des ampoules au profit d’autres moins énergivores, est interpellant. Bien loin de tout cadrage normatif (voire institutionnel), ces réflexions portées sur le fond de nos pratiques devraient être menées collectivement au sein de chaque Faculté, de chaque département, de chaque service, c’est-à-dire là où la recherche et l’enseignement se pratiquent, au plus près des spécificités et des enjeux qui leur sont propres. C’est aussi de cela qu’il s’agit lorsque de jeunes étudiants, de jeunes diplômés, de jeunes doctorants ou de jeunes académiques nous interpellent sur le sens à donner à nos pratiques de recherche et d’enseignement et leurs conséquences. Car c’est aussi (mais pas seulement) une question de génération. Selon la philosophe belge des sciences, la Pr Isabelle Stengers, le développement durable (notion ô combien controversée) devrait être moins un mot d’ordre que la création patiente de nouvelles habitudes de penser et d’agir4. Malgré l’évidence de cette notion, Isabelle Stengers s’interroge sur les raisons qui en ont fait un “nouveau défi”, alors que cela aurait dû aller de soi, et questionne ces mauvaises habitudes prises qui nous font faire l’économie de la question de la durabilité (soutenabilité). En d’autres termes, qu’est-ce qui a rendu nos pratiques scientifiques vulnérables à tel point que nous estimions pouvoir éviter de poser certaines questions ou de cibler les obstacles qui découragent les chercheurs et les étudiants de se les poser ? Les questions qui pourraient ainsi nous être posées, selon elle, seraient les suivantes : qu’est-ce que – concrètement parlant – le développement durable imposerait de modifier dans nos pratiques de recherche propres, nos habitudes ou la culture disciplinaire à laquelle nous appartenons ? Quelles seraient les raisons pour lesquelles la recherche proposée ne pourrait, ou ne pourrait que très difficilement, être envisagée si l’impératif du développement durable n’avait été formulé ? Isabelle Stengers ajoute que les réponses à ces questions ou sollicitations devraient s’accompagner d’une “discussion lucide des autres contributions de recherche, issues de sciences différentes, qui apparaissent nécessaires pour que les résultats de celle qui est proposée aient une pertinence par rapport au développement durable”. Sans nul doute, les personnes qui s’engageraient dans cette voie s’exposeraient à la critique des pairs, remarquet-elle. Elle supposerait, pour que la confiance “aille de pair”, un soutien dans les modalités d’évaluation à la fois institutionnelle et publique de nos pratiques. Bref, une liberté individuelle d’action et de choix d’enseignement, de recherche, d’administration et de service à la société pensée selon ces principes, mais un soutien institutionnel pour ceux et celles qui décident de s’engager dans cette voie. De ce point de vue, ce dont nous avons besoin dans notre milieu académique toujours plus compétitif, c’est d’une évaluation de notre travail capable de prendre en compte bien plus qu’une capacité à publier, à diriger une équipe, à assurer des heures de cours ou à participer à des groupes de travail… Ce sont de compétences élargies nécessaires au bon fonctionnement de notre milieu de vie, nous rendant curieux sur ce que font nos collègues dans d’autres Facultés, nous rendant attentifs aux besoins exprimés par les étudiants durant nos cours, à leurs demandes d’initiatives et de créativités, nous rendant sensibles aux différentes manières avec lesquelles les problèmes sont posés à l’extérieur de l’Université. Bref, c’est aussi cela qui nous constitue en tant qu’intellectuels, cadres de l’administration, chercheurs et chercheuses ou enseignants engagés, aux prises avec les enjeux nouveaux d’un monde incertain et changeant. 4/ Isabelle Stengers, “Le développement durable : une nouvelle approche ?” dans Alliage (40), 1999.. septembre-décembre 2024 i 289 i www.uliege.be/LQJ 9 l’opinion

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