Aïda Alvera-Azcárate de nos sociétés modernes – tout doit être mesuré, évalué et pensé en termes de production – tend, par contamination, à régenter les comportements humains, eux-mêmes pensés en termes de performance, d’objectifs, de quantités et, en dernière analyse, de coûts et bénéfices. Pourtant, s’il est clair que les institutions théâtrales n’échappent pas aux logiques quantitativistes de production, l’activité théâtrale dans son ensemble se distingue par le fait qu’elle « remet la lumière sur ce qui est vivant dans notre activité humaine, c’est-à-dire sur ce qui, justement, n’est pas mesurable. Au premier chef, explique la sociologue, l’activité théâtrale est une production de ressources de sens utiles à la société, c’està-dire qu’elle élabore des interprétations de nos vies, de nos manières de fonctionner, des processus sociaux dans lesquels nous sommes pris. Des interprétations, aussi, de qui nous sommes dans nos multiples fonctions – de travailleuses, de compagnes, de mères, de sœurs, de filles, de sportives, d’artistes, etc. – abordées dans toute leur ambiguïté, mais aussi tout leur potentiel tragique. » Ces “ressources de sens” que produit l’activité théâtrale, ce sont les récits, préservés et continuellement réactivés d’une époque à l’autre au point de former collectivement un répertoire sans cesse convoqué et sans cesse revisité. On le sait, la mise en récit est au fondement de bon nombre d’activités humaines : nous avons toujours eu besoin de (nous) raconter. « Lorsque nous élaborons des récits, explique Rachel Brahy, nous tentons un ordonnancement du monde, une lisibilité. Les histoires nous servent d’outils pour penser, mais aussi pour déplacer la pensée. Les vieux récits, ceux de l’époque shakespearienne par exemple, sont sans cesse revisités par le théâtre, qui les réactive pour poser la question de ce qu’ils ont encore à nous dire aujourd’hui, comment ils viennent interroger nos réalités contemporaines, voire plus largement le sens de l’existence. Autrement dit, le théâtre – c’est sa proposition – crée des possibilités d’exploration du vivant, d’analyse des dynamiques de la vie humaine. » Pour la sociologue, mettre à l’honneur une figure incontournable du théâtre contemporain telle que Thomas Ostermeier – qui a lui-même abondamment puisé dans ce répertoire, shakespearien (Othello, Richard III, Hamlet, A Midsummer Night’s Dream) ainsi que dans celui de Tchekhov et surtout d’Ibsen, qui est peut-être son dramaturge fétiche – est une manière de célébrer non seulement cet effort d’exploration de l’humain, mais aussi de mettre à l’honneur la puissance de ces « grands récits » qui semblent avoir encore tant à nous dire. RÉENCHANTEMENT DU MONDE Pourquoi est-ce important ? Certes, explique Rachel Brahy, notre époque produit ses propres récits, en quantités d’ailleurs vertigineuses depuis l’avènement de l’internet et des réseaux sociaux. Toutefois, déplore-t-elle, ceux-ci sont majoritairement limités à des propositions très courtes, à des mini-récits de plus en plus standardisés qui, même lorsqu’ils créent l’illusion de l’authenticité, sont avant tout destinés à provoquer l’acte de consommation. La profusion de ces contenus uniformes, souvent éphémères, produits en masse pour alimenter en continu un véritable consumérisme de l’expérience humaine, a pour effet de limiter le déploiement de réelles propositions de ressources de sens dans un monde moderne largement désenchanté. Les grands récits porteurs de sens – qui sont des propositions complexes, fruits d’un travail long, d’ailleurs rendu d’autant plus difficile que l’économie théâtrale tend à ramener les temps d’élaboration des narrations à des périodes parfois très courtes – apparaissent aujourd’hui comme « une espèce menacée de disparition » qu’il est impératif de protéger. « Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa observait, dans son ouvrage Resonanz, que notre société moderne est devenue muette, parce qu’elle ne nous donne plus, ou très peu, de possibilités de “vibrations”, d’opportunités d’entrer en résonance avec le monde, avec l’humain. Selon lui, ce mutisme conduit par conséquent chacun à rechercher des “oasis de résonance. » C’est-à-dire à rechercher des espaces de réenchantement, voire, précise la chercheuse, à renouer avec des formes de spiritualité qui, dans un monde sécularisé, viennent reproposer du sens. Rachel Brahy, qui a consacré une partie de ses recherches aux dynamiques de réenchantement du monde, conçoit précisément le théâtre comme l’une de ces oasis de résonance. « Le théâtre, dit-elle, est une réponse non radicale aux multiples crises de la modernité. Il propose des ressources de sens pour les affronter. » C’est d’ailleurs pourquoi l’activité théâtrale est à ses yeux un espace à défendre : « Nous sommes et restons des animaux tout à la fois en quête de sens et producteurs de sens. La proposition du monde théâtral est de produire un espace-temps apte à faire revivre des récits complexes que la pensée humaine créative et critique a produits au fil du temps, pour nous permettre de les interroger et de comprendre ce qu’ils ont encore à nous dire aujourd’hui de notre humanité. » 12 SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE À LA UNE
RkJQdWJsaXNoZXIy MTk1ODY=