l’une des figures de proue de la scène contemporaine belge et ancien directeur du Théâtre National WallonieBruxelles, le théâtre s’adresse même avant tout à un public bourgeois. « Je pense d’ailleurs que les théâtres sont avant tout fréquentés par des citadins et, à Bruxelles, par un entre-soi qui vient se voir. Les gradins de certains théâtres sont d’ailleurs remplis de comédiens. » Le théâtre contemporain a donc “son” public, lequel, grâce à son éducation socio-culturelle, en assimile les codes et en apprécie la dimension fortement expérimentale. LA PUISSANCE DES “GRANDS RÉCITS“ « La création contemporaine s’est, depuis le début des années 2000, beaucoup éloignée de l’idée d’aller “monter un texte”. Elle privilégie au contraire la création de nouvelles propositions qui sollicitent l’imaginaire du spectateur au-delà des conventions du théâtre classique, dont l’objectif est de créer l’illusion du réel (scène, fiction, acteurs). » Songeons à tel spectacle brouillant la frontière entre réalité et fiction (« On joue Roméo et Juliette, mais on intègre au texte de Shakespeare des histoires d’amour amenées en improvisation par le comédien », explique Murgia), à tel autre cherchant à mettre en scène la société civile en mélangeant comédiens professionnels et non professionnels (ainsi d’Édouard Louis jouant dans l’adaptation de Qui a tué mon père ? par Thomas Ostermeier), à tel autre encore intégrant de nouvelles formes de narration permises par l’avancement technologique (des spectacles intégrant la vidéo documentaire à ceux joués par des comédien·nes en duplex depuis l’autre bout du monde, en passant par ceux réalisés en réalité virtuelle), ou à tel autre encore faisant fi du quatrième mur pour inviter le public à co-élaborer le spectacle, etc. « L’expérimentation est un pilier du théâtre contemporain, rappelle Fabrice Murgia, non sans parallèle avec la recherche menée dans le monde académique. » Certaines recherches peuvent certes donner un sentiment d’inutilité, voire d’excentricité, mais celles-ci feront in fine profusion et viendront nourrir d’autres spectacles qui, eux, s’adresseront au “grand public”. Le metteur en scène observe cependant que, à force de recherches et de réinventions, mais aussi en raison des conditions économiques de sa production, c’est-à-dire de la trop maigre enveloppe culturelle qui conduit les metteurs en scène à opérer des “coupes plateaux” (moins de décors, davantage d’improvisation ou, à tout le moins, des répétitions plus courtes pour payer moins de salaires), le théâtre contemporain s’est beaucoup dépouillé. « D’aucuns diront que le théâtre d’aujourd’hui s’est tellement dépouillé qu’il en a perdu sa poésie. Je pense plutôt, nuance Murgia, que chaque créateur doit, à son niveau, s’interroger : à force d’abstraction, de discours ou de procédés, n’avons-nous pas parfois laissé de côté cette part organique, sensible, instinctive du théâtre contemporain ? La poésie ne disparaît pas, mais elle peut se dissoudre si l’on n’y veille pas. » Et d’inviter à repenser les fondements mêmes de la représentation : « Nous arrivons peut-être au bout d’un cycle historique dans la manière de penser la mise en scène – un cycle amorcé par les grands gestes de rupture du XXe siècle. On peut donc se demander ce qu’il reste à réinventer, ou à réimaginer autrement, dans monde bouleversé, fragmenté. » Fabrice Murgia en est convaincu : le théâtre est nécessairement voué à renouer avec des narrations plus classiques, c’est-à-dire avec le récit. Car, en particulier à l’heure des intelligences artificielles, il est de plus en plus rappelé à ses missions les plus essentielles : « Produire un témoignage de l’humanité, faire une observation poétique et politique du monde, et en dernière analyse explorer cette matière qui, elle, est inépuisable : le corps, l’humain, la société. » Il observe par ailleurs avec inquiétude les avancées « vertigineuses » de ces intelligences artificielles. Car, en même temps que d’aucuns en célèbrent déjà le potentiel émancipateur pour l’espèce humaine, celles-ci n’en représentent pas moins un défi majeur pour les artistes. « J’appartiens à une génération qui a grandi avec l’essor d’internet, mais aussi avec la chute de son utopie, avertit Fabrice Murgia. Aujourd’hui, quoique je l’utilise moi-même énormément dans le cadre de mon travail, je crois que l’IA, qui représente à mon sens un tournant au moins aussi important que la révolution industrielle, pose des questions esthétiques, éthiques et politiques urgentes. Le monde du théâtre s’engage avec beaucoup de force sur des sujets cruciaux comme les droits sociaux ou d’auteur – et c’est salutaire – mais nous ne devons pas SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 14 À LA UNE
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