laisser de côté ces nouvelles technologies. » Pour le metteur en scène, il ne s’agit pas d’adopter une posture technophobe ou dystopique qui conduirait à les rejeter entièrement, mais bien de se positionner en conscience : quelle place accorder à l’IA dans la création ? « Je me pose la question de ce que sera le théâtre dans 6 à 12 mois, alors qu’une intelligence artificielle pourra être sollicitée pour écrire des dialogues, produire l’ensemble du contenu audiovisuel d’un spectacle, générer des voix, et peut-être bien plus. On ne se rend pas bien compte de ce que cela pourrait représenter pour le théâtre si nous ne portons pas une vigilance toute particulière à la préservation de l’humain, à la survivance du vivant, dans les narratifs de demain. Il faut absolument s’emparer de la dimension vivante du théâtre. Car après tout, c’est l’un des derniers endroits où l’on place des gens devant des gens. » THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI Si le propos de Fabrice Murgia ne contredit pas celui de Rachel Brahy, le regard de la sociologue est moins tourné vers le théâtre contemporain d’un Murgia ou d’un Ostermeier, que vers ce qu’elle préfère appeler le « théâtre d’aujourd’hui », une notion plus souple qui permet d’inclure des propositions théâtrales moins médiatisées, mais tout autant créatrices de ressources de sens comme le théâtre-action. Celui-ci, qui a émergé dans la mouvance de 1968 et promeut la “démocratie culturelle”, reconnaît à chaque citoyen la capacité d’être porteur de culture et de constituer des propositions culturelles pertinentes. Il s’agit d’un théâtre éminemment participatif, un théâtre de création collective, « qui permet à des individus en situations particulières de poser euxmêmes un acte culturel, de participer pleinement à la culture en exprimant une parole », explique Rachel Brahy. Porté par une vingtaine de compagnies en Fédération Wallonie-Bruxelles, le théâtre-action, encadré par des comédiens-animateurs, repose sur la participation d’acteurs non-professionnels issus de groupes fragilisés, voire invisibilisés qui, « plus que quiconque, ont besoin de renouer une relation vivante et vibrante au monde, de se reconnecter à l’essentiel humain », note la sociologue. Autrefois joué dans les arrière-salles de cafés et les Maisons du peuple, on le retrouve aujourd’hui dans les services d’insertion sociale – CPAS, maisons de jeunes, maisons de quartier, lieux d’alphabétisation, etc.–, dans les centres culturels tels que La Tchicass à Liège, dans les espaces du tissu associatif, dans les centres de la CroixRouge, etc. « Bref, dans des espaces où des personnes développent collectivement une activité professionnelle animée par la recherche commune de sens et la mise à l’honneur de nos vies humaines. » Et Rachel Brahy d’insister sur l’importance de voir des metteurs en scène comme Fabrice Murgia ou Thomas Ostermeier travailler à mettre en lien ce théâtre-action avec le théâtre élaboré sur les plateaux plus reconnus, en y emmenant directement les protagonistes de ce théâtreaction, ou à tout le moins, en y emmenant leurs propos. « Déplacer les récits des situations dans lesquelles ils émergent pour les mettre en dialogue avec d’autres mondes, c’est tout l’enjeu de la composition d’un monde commun – qui est l’horizon jamais atteint mais toujours poursuivi d’un monde éclaté, stratifié, fait de multiples tensions. Mais le théâtre, à tout le moins, permet cette mise en dialogue des mondes. » Conférence-rencontre avec Thomas Ostermeier au cours de l’année 2025-2026. Date à préciser. * www.uliege.be/grandes-conferences-universitaires * lire aussi en page 57 POUR ALLER PLUS LOIN Rachel Brahy & al. (eds), L’enchantement qui revient, Paris, Hermann, 2023 Rachel Brahy, S’engager dans un atelier-théâtre. À la recherche du sens de l’expérience, Cerisier, Mons, 2019 SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 15 À LA UNE
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