L’enquête débute dans les réserves du Muséum de l’ULiège, actuellement en travaux. Tigres, hérons, crocodiles, etc. patientent, soigneusement emballés. Immobiles. Silencieux. Une exploration dont les animaux du musée sont le point de départ, et qui va les amener à voyager et prendre vie dans le quotidien des Liégeois. À l’affût : Arnaud Théval, artiste français en résidence “Arts et Sciences”. Photographe, dessinateur, écrivain, il a posé ses valises à Liège en janvier 2025, avec un projet singulier : Partie de chasse. Une chasse sans fusil, sans chiens ni trophées. Une chasse aux récits. Ce sont les humains que l’on piste ici, à rebours, pour faire parler les animaux figés. La plupart des spécimens qui peuplent les collections du musée universitaire viennent de dons. Derrière chaque animal, une histoire. Derrière chaque donateur, une famille. Derrière chaque famille, un imaginaire et des souvenirs. Ce sont ces fils qu’Arnaud Théval tire patiemment. Qui étaient les propriétaires historiques de ces animaux ? Quels récits personnels, familiaux, sociaux se tissent autour d’un guépard empaillé ou d’un crocodile oublié dans un grenier ? Un appel à témoignages est lancé en février 2025. Une trentaine de récits sont recueillis. À partir de là, des discussions s’engagent entre l’artiste, la communauté universitaire et les Liégeois. Le projet se construit au rythme des rencontres. L’une d’elles, par un jeu de hasard, a permis de retrouver l’ancienne propriétaire d’un crocodile récemment légué au musée. L’idée, c’est de ne plus traquer les animaux, mais de partir de leurs histoires pour remonter la piste des humains avec qui ils sont en lien. Et ce faisant, interroger le rapport intime que nous entretenons au vivant. Arnaud Théval écoute, beaucoup. Des récits d’enfance, de deuil, d’ancienne colonie... Il met en scène, photographie et installe des « pièges photo » dans des chambres, des salons, des cuisines... Les animaux y deviennent sujets à part entière. Les dioramas, qui habituellement mettent en scène des animaux dans leur environnement « naturel », sont ici inversés : c’est l’humain qu’on expose dans sa relation à l’animal. « Ce qui m’intéresse à travers ce projet, c’est de mettre en mouvement les collections de l’université, les savoirs et la ville », explique Arnaud Théval. Il s’agit d’ouvrir des lieux de débat, de s’autoriser à flouter les frontières entre disciplines, entre vivant et mort, entre fiction et réalité. « Ce flou, ces zones de lisière sont des endroits inconfortables qui deviennent des lieux fertiles à la réflexion. On ne sait jamais tout à fait ce qu’on regarde, mais on se met à penser autrement, à s’imaginer, se projeter, se révolter. » Partie de chasse fait aussi émerger des collaborations avec des chercheurs, chercheuses, professeur·es et étudiant·es de l’université de Liège. Parmi eux, Isabelle Borsus, doctorante en anthropologie, auteure de plusieurs articles consacrés à la taxidermie, et David Leloup, qui enseigne le journalisme d’investigation et qui a publié avec ses étudiant·es une enquête sur un vol d’animaux naturalisés. Fin 2025, des rencontres en radio avec divers invités sont prévues. Il ne s’agira pas de présenter une œuvre achevée, mais de partager un processus. Car Partie de chasse, c’est un territoire en mouvement, un tissu de voix, une collection en train de se réveiller. Cette résidence d’artiste a lieu dans le cadre du projet Interreg Grande Région VI A GRACE (Greater Region Artistic and Cultural Education). Elle est portée par la cellule “Art, science et innovation” et Réjouisciences, sous l’égide du Pôle muséal et culturel. * vidéo du projet sur www.musees.uliege.be/theval SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 42 ICI ET AILLEURS ANIMAUX NATURALISÉS Sortir de sa réserve ARTICLE AURÉLIE BASTIN
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