Bluffants ? « Oui, car il faut tout de même se méfier, insiste Perrine Schumacher. DeepL et consorts ne saisissent pas les traits d’humour, ne perçoivent pas l’ironie par exemple. Ils n’ont pas accès au sens commun et ne peuvent pas déceler les sous-entendus dans une phrase, ce qui conduit parfois à des contre-sens ou à des absurdités ! » Pire encore, le système peut avoir des “hallucinations” : il invente des phrases qui ne sont pas dans le texte original. « Ce sont des bugs encore non élucidés, observe la chercheuse. Et cela donne des résultats peu fiables et imprévisibles. » Certes, les résultats ne sont pas mauvais en ce qui concerne les “langues majoritaires” ‒ l’anglais, l’espagnol, le français, l’allemand ‒, reconnaît la chercheuse. « Mais pour les autres langues “peu dotées”, comme le hongrois, le balte ou le néerlandais, la qualité est nettement plus médiocre. » Par ailleurs, on s’est aperçu que la traduction automatique participe à une forme d’homogénéisation de la langue : « Les tournures de phrases ont tendance à être plus simples, plus littérales aussi. Le lexique s’appauvrit, les mots rares ou moins usités disparaissent. Tout cela diminue la richesse d’une langue et gomme les nuances d’un écrit, ce qui est regrettable, et pour la langue et pour les professionnels de la traduction », observe Perrine Schumacher. De là à dire que l’intervention humaine est toujours décisive ? « À l’évidence, poursuit-elle. Aucun outil, à ce jour, ne peut délivrer une traduction de qualité irréprochable. Il faut l’œil et la sensibilité d’un humain pour traduire un texte valablement. Il y a un vrai décalage entre ce que le discours marketing véhicule et les performances réelles des outils d’intelligence artificielle. » Son cours en 1er bac, intitulé “Enjeux pratiques et éthiques de l’IA en lien avec la traduction”, y fera allusion. LE MÉTIER DE TRADUCTRICE Sans surprise, Anne-Lise Rousseau, détentrice d’un master en traduction de l’ULiège (2016) et traductrice free-lance de l’anglais, l’espagnol et le néerlandais, partage également cette frilosité vis-à-vis de l’IA. « Certes, des plateformes comme DeepL ou Google Translate nous interpellent, admet-elle. Dans certains cas, ces outils d’IA contribuent à prémâcher le travail et ils offrent une aide pour la reconnaissance vocale, par exemple. Pour ma part, je préfère généralement traduire à partir d’une page blanche pour préserver la spontanéité de la traduction, qui est nécessaire à la démarche créative. Modifier (pour améliorer) une traduction automatique est une tâche moins gratifiante à mon sens, sans compter que cette première version masque souvent la saveur de la langue originale. » Engagée dans une entreprise flamande dans un premier temps, puis au Parlement européen, AnneLise Rousseau a finalement opté pour un statut d’indépendante. En collaboration avec des agences de traduction, elle s’occupe volontiers de documents informatifs et commerciaux. Mais le monde culturel l’intéresse davantage. Depuis 2018, elle se consacre principalement au sous-titrage de films, de séries et de documentaires. « J’ai notamment participé à la création des sous-titres pour les sourds et malentendants de Benedetta, le film de Paul Verhoeven, ainsi que de Pandore, la série belge de Savina Dellicour et Vania Leturq. » Pour elle, la traduction humaine est encore indispensable à l’heure actuelle, afin d’obtenir des textes de qualité, fidèles et qui tendent à reproduire l’effet de l’original. La pertinence des études lui semble toujours d’actualité. « Je suis très contente de mon cursus à l’ULiège, avoue-t-elle sans fard. Nous avons reçu un solide bagage général (langues, droit, économie, etc.) et, même s’il est impossible de se préparer à répondre à toutes les exigences du marché du travail, je trouve que la formation éveille à l’esprit critique et permet d’intégrer des secteurs très divers. » SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 55 UNIVERS CITÉ LE P’TI JOURNAL 1 des étudiant·es en Traduction de l’Université de Liège Juin 2025 Couverture créée sur la base d'un dessin original de Marion Zaplotny VIVRE ET APPRENDRE ENSEMBLE Le P’ti Journal, n° 2, Vivre et apprendre ensemble. * Pour obtenir un exemplaire : pti.journal@uliege.be
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