même l’utopie de voir le monde cartographié sur Minecraft. Mais le lien avec l’architecture n’est pas spécialement conscientisé. Peut-être faut-il redéfinir plus fondamentalement ce qu’est l’architecture. Il ne s’agit pas uniquement de dessins et de techniques de construction. L’architecture est reconnue comme une science humaine, dont le but est de comprendre un besoin, une demande en termes de vie en société. Aujourd’hui, de nombreux paramètres sont à prendre en compte et ne sont pas contraignants dans l’univers vidéoludique : la résilience au changement climatique, la rareté des ressources, la limitation de l’artificialisation des sols, la réaffectation du bâti, l’adaptation à l’évolution des structures familiales… Une simulation donne peut-être l’idée tronquée qu’il est facile de recréer du neuf sans limitations. » L’ARCHITECTURE, UNE SCIENCE HUMAINE À l’ULiège, une émulation entre la faculté d’Architecture et le Liège Game Lab commence à s’opérer en 2018 autour d’un premier mémoire ouvertement engagé, celui d’Hamza Bashandy. Depuis, des étudiant·es et jeunes chercheur·es ont conçu, sous différentes approches, une mosaïque de réflexions sur la question de l’espace, à l’intersection des deux disciplines. Un vaste panorama qui s’étend et s’inscrit dans la durée. Nous ne parlerons cependant pas de “Spatial Turn” liégeois. « Cette notion est problématique, selon moi, soulève Hamza Bashandy. L’intersection de ces disciplines avait initialement tendance à lisser l’objet et le dégager de ses aspérités sociales et politiques, du contexte dans lequel il émergeait et évoluait. Or c’est ce qui est à mes yeux le plus intéressant. À partir du XXIe siecle, il y a dans les game studies un désengagement politique assumé qui évite de questionner l’impact sociétal d’une telle rencontre, comme les problématiques urbaines, paysagères, d’aménagement de territoire, ou même de réappropriation citoyenne de l’espace public en période de protestations sociale. » Pour rectifier le tir, les recherches ont peu à peu évolué en playstudies, intégrant l’action du joueur comme constructeur, capable de contourner les règles et de négocier les cadres et les contraintes prévues. Par exemple, Minecraft peut également devenir un outil d’émancipation et d’autonomie du citoyen. C’est en tout cas une perspective encourageante, dans un monde idéal. « Nous avons notamment mobilisé le jeu pour le projet “OupeyeCraft” (suite de “LiegeCraft”), qui visait à engager un dialogue entre les citoyens et les institutions publiques par la mise en forme de suggestions d’aménagement urbain », explique Björn-Olav Dozo. L’exercice avait ses limites, comme en témoigne Hamza Bashandy : « Le projet ayant eu lieu pendant la pandémie, la participation citoyenne n’avait finalement que peu d’impact. En effet, les biais liés à la composition des groupes (passage à un format en ligne), au cadre, à l’environnement politique et à la faible marge de manœuvre réellement accordée limitaient l’initiative. » Toutefois, le bilan de LiegeCraft reste positif. « L’outil a permis une forme d’éveil citoyen, de prise de conscience de choix urbanistiques, poursuit le chercheur dont le rôle dans ce projet a été d’apporter une expertise architecturale. Nous avons aussi laissé aux participants une liberté dans la réhabilitation du monde, et dans la volonté de faire cohabiter une actualité avec un aménagement. Certains participants ont d’ailleurs placé des gilets jaunes dans le jeu. Je doute que les concepteurs de Minecraft aient un jour prévu qu’il y aurait des mouvements de contestation au sein-même de leur univers ! Je pense que la dimension ludique désinhibe, permet d’oser expérimenter des choses car on sait que “c’est pour jouer”. » Cette sensibilité politique à l’intersection de l’architecture et du jeu vidéo a été le véritable moteur d’Hamza Bashandy, marqué par les manifestations et répressions policières qui ont eu lieu place Tahir en Égypte, son pays d’origine. « Le jeu vidéo est un moyen d’apprentissage de littératie spatiale, de la capacité à lire notre espace. » Une compétence que les architectes développent abondamment. Le chercheur a alors combiné la pratique et la théorie, notamment en commençant à développer son propre jeu vidéo, pour étudier les manières dont des manifestants pouvaient utiliser les jeux afin d’anticiper les manières de réagir en cas d’encerclement ou de blocage par les forces de l’ordre. Par exemple : est-il plus simple de bloquer une place alimentée par quatre rues ou la place Tahir, qui renvoie vers 11 artères différentes ? La modélisation d’un espace public et son arpentage peuvent en faire des espaces de protestation. Dans le jeu dont il a entamé la conception, il codait, à partir des différents points de vue (manifestants, autorités, etc.), les stratégies de manipulation, les manières de bloquer une foule à un endroit, et les tactiques permettant aux manifestants de se déplacer en évitant la police. SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 63 OMNI SCIENCES
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