Le Quinzième Jour : Les efforts, c’est toujours pour les autres ? Caroline Glorie : Bien sûr que non ! Le futur tel qu’il se présente va demander des efforts à tout le monde. Mais les réformes proposées mettent vraiment à mal le fonctionnement de l’université publique. Le “dé-financement” pour l’ULiège représenterait plusieurs dizaines de millions d’euros de perte. Il va être très difficile de prendre en charge les effets de ces réformes. Prenons un exemple. Le fait de ne plus avoir d’âge légal pour la retraite, cela veut dire que les professeurs d’université pourraient travailler plus longtemps. Il y a 20 académiques pensionnés chaque année. Si chaque année, trois d’entre eux décident de rester – ce qui est une hypothèse minimale –, après cinq ans, cela ferait 15 personnes supplémentaires à rémunérer avec le salaire le plus élevé. Et cet argent-là, nous ne l’avons pas. Où le trouver ? Dans le privé ? Du côté des étudiants ? L’Université ne pourra pas s’opposer à l’allongement de la durée des carrières au-delà de l’âge légal. Cela va la déstabiliser. Si les professeurs les plus anciens demeurent en place, alors les jeunes ne pourront plus être engagés. Quentin Detienne : Manifestement, en matière de pension, les mêmes efforts ne sont pas demandés à tout le monde. Dans le secteur privé, pour arriver à un niveau de pension similaire à celui des hautes pensions du secteur public, il faut nécessairement cumuler sa pension légale avec une pension complémentaire. Or, ces pensions complémentaires ne sont mises à contribution que de manière marginale, par l’augmentation limitée de cotisations préexistantes. J’ajoute qu’à l’heure actuelle elles constituent un dispositif très inégalitaire qui coûte cher. En effet, même si ces plans de pension sont, pour une large part, alimentés par les employeurs du privé, l’État en réalité les “subsidie” puisque les cotisations sociales à payer sur ces contributions sont beaucoup moins élevées que sur les salaires et que les prestations bénéficient d’un traitement fiscal avantageux. Une étude publiée récemment par des collègues de la KU Leuven montre que, selon les chiffres disponibles pour 2019, les pensions du second pilier coûteraient en subsides fédéraux 2,1 milliards d’euros. Or, plus de 50 % de ces subventions bénéficient aux 10 % des salariés qui ont les rémunérations les plus élevées. En ne touchant qu’à la marge aux pensions complémentaires, on ne demande donc pas à ceux qui perçoivent un gros salaire dans le privé de faire un effort comparable à celui que devront faire les fonctionnaires. On a bien l’impression d’un deux poids, deux mesures. LQJ : Dans l’accord de coalition, le gouvernement se réfère à ce qui se passe ailleurs en Europe et expose que “les dépenses de pension augmentent en Belgique de 2,5% du PIB sur la période 2023-2070, ce qui contraste fortement avec une hausse de seulement 0,4% du PIB dans un pays moyen de l’UE”. Q.D. : Les comparaisons sont compliquées car les systèmes sont très différents d’un pays à l’autre. Aux Pays-Bas par exemple, la pension légale s’appuie sur un système forfaitaire : un même montant pour tout le monde en fonction du nombre d’années passées sur le territoire, sans référence aux salaires. Cette pension légale, forcément bien plus basse que chez nous, est complétée par des pensions complémentaires très développées. La comparaison, sans plus, n’a donc pas beaucoup de sens. Par ailleurs, on ne peut pas isoler un système de pensions de la manière dont les carrières se construisent dans le pays concerné. Les comparaisons sont comme les chiffres : en choisissant le bon angle, on peut leur fait dire ce que l’on souhaite. LQJ : Y a-t-il un point de ce projet de réforme qui constitue pour vous une ligne rouge et à l’inverse une mesure dont vous seriez prêts à discuter ? C.G. : En fait non. L’accord de Pâques nous fait basculer brutalement dans un autre monde. Par exemple, pour accéder à la pension, une année de carrière devrait désormais compter 156 jours de travail, au lieu de 104 jours à l’heure actuelle. Or 156 jours cela correspond exactement à un mi-temps. Cela signifie qu’une personne qui travaille à mi-temps n’aura aucune marge de manœuvre. S’il devait lui manquer un ou deux jours de travail, par exemple pour prendre soin d’un proche ou d’un enfant malade, elle perdrait la possibilité de faire valoir cette année pour accéder de manière anticipée à la pension. C’est une mesure qui fragilise en particulier les femmes. LQJ : Mais n’y-a-t-il pas un problème de communication de votre côté ? En effet, ce que le grand public retient de tout cela, c’est l’idée que les professeurs d’université tout comme les fonctionnaires en général ne veulent pas fournir un petit effort et supporter un saut d’index partiel temporaire * site Université en colère : https://universiteencolere.be/ (2208 signatures recueillies au 2 septembre) ** Quentin Detienne a publié une carte blanche “Pensions des fonctionnaires : deux arguments pour un régime mal aimé”, dans Le Soir, 25 mars 2025. Le texte est également disponible sur le site www.pour.press SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 67 LE DIALOGUE
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