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“Je veux rester chez moi.” Cette affirmation revient comme un mantra dans les discours sur le vieillissement en Europe. Elle symbolise à la fois un attachement profond à l’autonomie et un certain rejet de l’institutionnalisation qui a été exacerbé par la crise du Covid et la surmortalité observée dans les maisons de repos. Le livre-enquête Les Fossoyeurs de Victor Castanet, publié en janvier 2022 et témoignant des dérives au sein des Éhpad [ndlr : établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes] en France, a accentué ce virage domiciliaire. Ce désir de rester chez soi n’est pas neutre. Il est le produit d’un imaginaire nourri d’angoisses (dépendance et abandon), mais aussi d’un déficit de compréhension des réalités multiples du grand âge. Grâce à l’enquête Share (“Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe”), et à plusieurs études récentes basées sur ces données, cette vision peut être déconstruite, enrichie, et surtout remise en perspective dans le cadre des arbitrages politiques à venir. L’enquête Share est un outil essentiel pour analyser les enjeux liés à la perte d’autonomie et à la fin de vie. En interrogeant tous les deux ans des dizaines de milliers de personnes de 50 ans et plus dans plus de 25 pays européens, elle permet de suivre l’évolution de leur santé, de leurs conditions de vie, de leurs réseaux de soutien et de leurs préférences en matière de soins. Grâce à sa dimension longitudinale, elle documente les trajectoires individuelles, comme l’entrée en maison de repos ou l’intensification de l’aide familiale. Elle rend visible le rôle central des aidants informels, les inégalités d’accès aux soins et les effets des contextes nationaux sur les parcours de fin de vie. Les données sont comparables d’un pays à l’autre, ce qui permet d’éclairer les politiques publiques en matière de vieillissement. Accessible librement à la recherche via son site*, Share offre une base précieuse pour mieux comprendre et anticiper les besoins liés à la dépendance en Europe. MIEUX À LA MAISON ? L’entrée volontaire en maison de repos ou le placement contraint en institution suscitent souvent des hésitations, non seulement chez les personnes âgées elles-mêmes, mais aussi chez leurs proches. En effet, pour la grande majorité des personnes admises, c’est plus que probablement leur dernier déménagement. Des récentes recherches suggèrent que cette expérience peut être plus positive que beaucoup ne le pensent. Au premier abord, la réponse semblait pourtant évidente : les personnes vivant en maison de retraite se déclaraient largement moins satisfaites de leur vie (delta de 8 %) que celles vivant encore à domicile. Cependant, une fois les caractéristiques individuelles prises en compte, en particulier le niveau de dépendance (comme la capacité à se laver, s’habiller ou préparer ses repas seul) mais également des facteurs sociodémographiques tels que l’âge, le sexe, l’éducation ou les ressources économiques, l’écart de bien-être entre les deux groupes tend à s’effacer. Dans ce type d’analyses empiriques, un défi majeur est le biais de sélection. Les personnes qui emménagent dans des maisons de retraite diffèrent souvent de celles qui ne le font pas. Dans le contexte du vieillissement, nous pourrions imaginer qu’au-delà d’un certain niveau d’invalidité, il devient difficile de rester à domicile. Que ces personnes bénéficient d’un soutien familial moindre. Ou encore qu’elles étaient déjà moins heureuses auparavant. Pour approfondir notre analyse, nous avons utilisé des méthodes plus sophistiquées afin de reproduire une “comparaison équitable”. En appariant des personnes ayant une santé, une situation familiale et une situation financière similaires, l’une vivant en maison de retraite et l’autre à domicile, le constat était implacable : les résidents des maisons de retraite étaient toujours légèrement moins satisfaits de leur vie en général. Mais Share ne se résume pas à des “photographies” ponctuelles d’une population. Sa véritable richesse réside dans sa dimension longitudinale, qui permet de suivre les mêmes individus au fil du temps. Pour ces personnes que l’on peut observer et interroger plusieurs fois, les résultats s’inversent. En effet, les données longitudinales montrent un paradoxe : une fois les conditions de santé prises en compte, la satisfaction de vie en maison de repos n’est pas inférieure à celle au domicile. Mieux encore, certains profils, notamment les personnes seules ou très dépendantes, peuvent connaître une amélioration de leur bien-être subjectif après leur entrée en institution. Cette observation bouscule certaines idées reçues. Les maisons de retraite, fréquemment perçues comme des lieux de repli ou de perte, peuvent en réalité représenter un cadre plus approprié pour les personnes dont l’autonomie est réduite. Pour un sénior en perte de mobilité ou nécessitant une aide continue dans les gestes du quotidien, l’institution offre un environnement sécurisé, * s ite Share : https://share-eric.eu/ SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 7 L’OPINION

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