sur la mortalité montrent une surmortalité apparente des résidents en maison de repos. Mais ce résultat est difficile à interpréter. Il peut refléter l’état de santé initial plus dégradé des résidents, ou des effets propres à l’institution (manque de soins individualisés, isolement affectif, effets psychologiques). Les travaux les plus récents s’accordent à dire que la causalité est incertaine et dépendante des contextes nationaux. Autrement dit, ce n’est pas la maison de repos en soi qui tue, mais les conditions dans lesquelles elle fonctionne. VERS DES POLITIQUES DE SOBRIÉTÉ SOLIDAIRE En fin de compte, il ne s’agit pas d’opposer deux modèles, mais de penser une pluralité de réponses. Rester chez soi doit être une possibilité réelle, et non une contrainte par défaut. Entrer en institution doit être un choix accompagné, respectueux de la personne et de son histoire. Entre ces deux pôles, des alternatives se développent : habitats partagés, colocation intergénérationnelle, accueil familial. Ces formes nouvelles méritent d’être soutenues et évaluées. La pression budgétaire qui s’annonce dans de nombreux pays européens impose une réflexion honnête : il ne sera pas possible de généraliser l’aide professionnelle ou de construire massivement de nouvelles maisons de repos de qualité sans arbitrages. Mais il serait dangereux de répondre à ces contraintes uniquement par la valorisation de l’aide informelle, sans contreparties. Plusieurs pistes émergent des travaux fondés sur l’enquête Share : 1) accompagner l’aide informelle sans la surexploiter : congés pour aidants, dispositifs de répit, aides financières ciblées et non conditionnées. Il ne s’agit pas de monétiser l’affection familiale, mais de reconnaître que le “Care” a un coût, et que ce coût ne peut reposer uniquement sur les épaules des femmes de 55 ans ; 2) renforcer la qualité des institutions existantes plutôt que d’en construire de nouvelles : cela passe par des normes de soins, des formations, une inspection renforcée, et une implication des résidents et de leurs familles dans la gouvernance ; 3) soutenir les formes hybrides d’habitat : habitats groupés, cohabitations intergénérationnelles, familles d’accueil pour personnes âgées. Ces solutions sont moins coûteuses et souvent plus humaines, mais encore marginales faute de reconnaissance réglementaire ; 4) faire du “choix du lieu de vie” un droit opposable : toute personne dépendante devrait avoir accès à un accompagnement neutre et éclairé pour choisir entre les options disponibles, avec un soutien pour faire respecter ce choix ; 5) fonder la politique de vieillissement sur des données fiables et longitudinales, comme celles de Share. Trop de politiques se contentent de réponses ponctuelles à des besoins mal définis. Or, seule l’analyse des trajectoires permet de cibler les moments critiques, les profils à risque, et les mécanismes de rupture. UN TEMPS DE VIE À CONSTRUIRE Les résultats issus de l’enquête Share révèlent un paradoxe fondamental : le meilleur endroit pour vieillir n’est pas toujours celui que l’on croit préférer, mais celui qui répond concrètement à nos besoins, en tenant compte de notre santé, de notre entourage, de notre genre, de nos ressources, et de notre histoire de vie. La recherche a encore beaucoup à apporter. Il reste à comprendre finement les trajectoires de transition, les effets différenciés des types d’aide, les impacts de l’institutionnalisation sur le bien-être psychique. Il faudra aussi explorer les voix des personnes concernées, souvent absentes des débats publics. La vieillesse ne doit pas être pensée uniquement comme une addition d’années à gérer, mais comme un temps de la vie à construire collectivement, avec des choix réellement possibles, des soutiens équitables, et des institutions dignes. Cela suppose de ne plus opposer soins informels et professionnels, domicile et institution, autonomie et protection. Cela suppose surtout de cesser de croire que la préférence pour le “chez soi” suffit à guider une politique du vieillissement juste. À travers la question du lieu de vie, c’est une certaine idée de la citoyenneté qui se joue : celle d’une société capable de prendre soin de ses aînés sans les infantiliser, de reconnaître la valeur de l’aide informelle sans l’épuiser, et de garantir à chacun une fin de vie digne, choisie et habitée. Une société où l’on ne meurt pas seulement quelque part, mais entouré, écouté, respecté. Ce n’est pas tant une crise du grand âge que nous traversons, qu’une crise de nos imaginaires, de nos priorités budgétaires, et de notre capacité à affronter collectivement la question suivante : quel sens voulons-nous donner à la dernière partie de nos vies ? • Anne Laferrère et Jérôme Schoenmaeckers, “Are Europeans really better off at home than in a nursing home?”, dans American Journal of Epidemiology, 2025 • Mathieu Lefebvre, Pierre Pestieau et Jérôme Schoenmaeckers, “Grandchild care and eldercare. A quid pro quo arrangement. Economic Modelling” dans Economic Modelling, 2025 SEPTEMBRE-DÉCEMBRE 2025 I 292 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 9 L’OPINION
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