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Un jour, l’écriture fut. Elle a été inventée au Proche-Orient il y a environ 5300 ans. Aux côtés des hiéroglyphes égyptiens et du cunéiforme mésopotamien, l’élamite linéaire – probablement issu du proto-élamite – compte parmi les plus anciennes écritures connues. Si les deux premières ont été déchiffrées au 19e siècle, l’élamite linéaire, après plusieurs tentatives infructueuses au cours du 20e siècle, avait fini par être considéré indéchiffrable. Cette écriture appartenait à une brillante civilisation, celle de l’Élam, installée sur le haut plateau du sud de l’Iran actuel. Son usage est attesté entre 2800 et 1900 av. J.-C. par les artefacts découverts lors de fouilles archéologiques. L’élamite linéaire n’a jamais servi qu’à transcrire la langue élamite, un isolat linguistique. À la différence du cunéiforme de la Mésopotamie voisine, dont la grande souplesse permit d’écrire plusieurs langues, notamment le sumérien, l’akkadien, l’élamite, le hittite ou encore le hourrite. REMONTER LA PISTE En 2006, François Desset se trouve en Iran. Archéologue et philologue, il participe alors à des fouilles dans le cadre de sa thèse lors desquelles sont découvertes des tablettes d’argile avec des signes en élamite linéaire. Il se souvient : « L’équipe était à la fois excitée et embarrassée, personne n’étant spécialiste de cette écriture. Cela a éveillé mon intérêt. Ma thèse, initialement centrée sur l’urbanisme et l’architecture, a fini par inclure son étude, même si je n’ai jamais vraiment cru que j’allais parvenir à la déchiffrer. » À l’époque, seuls 24 signes avaient fait l’objet d’hypothèses, qui se sont avérées fausses pour la plupart. Au début du 20e siècle, le philologue Ferdinand Bork, spécialiste du cunéiforme, étudie la Table au Lion, un monument découvert en 1903 lors de fouilles à Suse – une ville majeure de la civilisation élamite, située à la frontière de la Mésopotamie (l’actuel Irak) – et conservé aujourd’hui au Louvre. La dalle porte une inscription digraphe (avec deux systèmes d’écriture représentés) : en élamite linéaire et en cunéiforme, cette dernière notant l’akkadien, langue parlée en Mésopotamie centrale au moins depuis le début du IIIe jusqu’au Ier millénaire av. J.-C. Grâce à la comparaison des textes, Bork parvient à identifier correctement la valeur phonétique de quatre signes en élamite linéaire. Attention, il ne s’agit pas d’une nouvelle pierre de Rosette. Pour mémoire, celle-ci portait le même texte en deux langues – égyptien et grec – gravé en trois écritures : hiéroglyphique, démotique et grecque. C’est en partie grâce à cette inscription bilingue que Champollion, maîtrisant le grec et le À l’instar de Champollion, François Desset, postdoctorant en sciences de l’Antiquité à l’ULiège, est parvenu à déchiffrer l’une des plus anciennes écritures du monde : l’élamite linéaire, utilisée il y a près de 4800 ans dans le sud de l’Iran actuel. Une découverte majeure, qui bouleverse notre compréhension de l’histoire du développement de l’écriture. L’ULiège abrite désormais le seul département au monde à travailler simultanément sur les trois plus anciens systèmes d’écriture de l’humanité : les hiéroglyphes, le cunéiforme et l’élamite linéaire. DOSSIER LAETITIA THEUNIS JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 11 À LA UNE

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