À la fin des années 2010, Jean-François Bastin, jeune professeur à la faculté de Gembloux AgroBio Tech, géographe et écologue spécialiste des forêts tropicales, cherche à contribuer à son niveau à la lutte contre le réchauffement climatique. À l’époque, les discussions à l’échelle globale portent sur le stockage du carbone atmosphérique grâce à la replantation d’arbres. Le chercheur publie un article dans la prestigieuse revue Science qui établit à 4400 millions d’hectares le potentiel maximum du couvert arboré de la Terre, soit 900 millions d’hectares supplémentaires par rapport au couvert actuel, une surface proche de la taille du Brésil ! L’objectif était de montrer qu’il s’agit là, entre autres, d’un levier important de stockage de carbone afin de lutter contre le réchauffement climatique*. Mais si cet article a attiré beaucoup d’attention, il a aussi soulevé des critiques de la part du monde scientifique. « Il nous a été reproché de trop nous focaliser sur les arbres, et pas assez sur les autres écosystèmes, et de surestimer ainsi grandement le couvert arboré possible de la Terre, se souvient Jean-François Bastin. Pour autant, nous ne montrions en aucun cas qu’il était possible de reforester une zone qui porte une savane avec une forêt dense. Mais j’ai eu l’envie de prendre acte de ces critiques et d’aller plus loin en réalisant un travail inclusif de tous les types de végétation. » Le chercheur a donc rassemblé autour de lui un groupe d’experts dans différents domaines, qui ont travaillé cinq ans durant pour fournir une carte à l’échelle globale du potentiel non seulement de couvert arboré, mais également de végétation basse (prairies, arbustes et zones de sol nu comme les désertiques). Selon le scénario le plus réaliste calculé par les chercheurs, le monde pourrait supporter à l’horizon 2050 environ 5669 millions d’hectares de forêts et 5183 millions d’hectares de végétation basse. Plus qu’une simple carte, la publication scientifique est accompagnée d’un modèle librement accessible sur la plateforme Github, et qui permet entre autres de moduler les différents paramètres de fréquence de feu et de biomasse d’herbivorie, afin de tester divers scénarios, notamment dans les zones où ces paramètres sont susceptibles d’influencer les territoires. Un outil déterminant dans les prises de décisions scientifiques et politiques de conservation et de restauration de l’environnement. UN TRAVAIL DE FOURMI Pour construire cette carte fictive de notre planète, l’équipe a eu l’idée d’extrapoler à l’ensemble du globe la végétation que l’on trouve dans les zones les plus naturelles de la planète, c’est-à-dire les zones protégées. Pour ce faire, ils ont d’abord recueilli des images de ces zones, fournies par les satellites qui observent la Terre en permanence depuis 25 ans, avant d’en photo-interpréter chaque pixel. « Dans la réalité, toutes les zones protégées ne bénéficient pas du même degré de protection, nuance l’écologue. L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) les classe en six catégories, de la plus strictement contrôlée et avec le minimum d’influence humaine (niveau 1) jusqu’aux zones Natura 2000 (niveau 6) et qui comprend par exemple les parcs urbains. Nous avons décidé de ne garder que les trois premières catégories, soit ce qui existe de plus naturel sur la planète. » Ces images ont été complétées par des données météorologiques et topographiques recueillies depuis 40 ans, comme les précipitations, les températures, la saisonnalité, la qualité du sol. « Qu’il s’agisse d’une zone protégée ou non, et en dehors des îlots de chaleur urbains, ces données sont peu affectées par l’activité humaine, et il est donc assez facile de les généraliser à un territoire plus grand », note le chercheur. Évidemment, impossible de transposer les données d’une zone protégée en Afrique subsaharienne pour estimer le couvert arboré de la taïga arctique. Ces informations ont donc servi à nourrir un modèle informatique, basé sur un réseau de neurones, qui les a extrapolées pour établir le potentiel à la fois de couvert arboré, de végétation basse et de sol à l’échelle de ce qu’on appelle une écorégion. « La planète est divisée en 867 écorégions, soit des régions du monde qui disposent du même sol, de la même composition florale et arborée, des mêmes animaux et prédateurs, et du même historique quant à l’évolution du monde et de la dérive des continents, détaille JeanFrançois Bastin. Nous avons pris soin de sélectionner des zones protégées issues de chacune de ces écorégions. » Ainsi, si la quasi-totalité de la Belgique fait partie d’une écorégion – qui regroupe le littoral de la Manche et de la Bretagne en France –, l’Italie par exemple compte six écorégions différentes. * lire “Les forêts, précieuses alliées”, Le Quinzième Jour n°283, septembre 2022 JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 39 OMNI SCIENCES
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