C’est ici que les choses se corsent. Car, même en transposant les données d’une zone protégée à une écorégion, cela ne suffit pas pour expliquer la prédominance d’un couvert arboré sur une végétation basse et vice-versa. Pour cela, les chercheurs ont besoin de deux autres informations de grande importance : le potentiel de déclenchement d’incendies et la présence d’herbivores. Deux facteurs qui sont très différents dans et en dehors d’une zone protégée. « Les zones protégées sont par définition très encadrées. Les feux y sont donc maîtrisés ou prescrits de façon stricte, et la population d’herbivores rigoureusement contrôlée. Dans les deux cas, ce ne sont pas des informations que l’on peut extrapoler à l’ensemble de la planète. » LA VIE ET LE FEU La densité d’herbivores est une information cruciale à prendre en compte, que l’on s’intéresse au développement d’une forêt ou au contraire au maintien d’une zone de végétation basse. En effet, lorsqu’ils sont nombreux, ces herbivores broutent les plantules et empêchent les arbres de proliférer. « Un exemple frappant, et une des grandes motivations à l’origine de cette étude, se trouve dans ce qui s’appelle le Pléistocène Park, en Sibérie orientale, s’émerveille le chercheur. Sous ces latitudes, à cause du réchauffement climatique, la forêt progresse vers le nord, ce qui diminue le couvert neigeux, change l’albedo et réchauffe le sol. Or, ce sol gelé (pergélisol ou permafrost) renferme de grandes quantités de méthane qui menacent de s’échapper dans l’atmosphère et de l’aggraver de façon dramatique. Pour lutter contre ce phénomène, des scientifiques russes tentent de réintroduire des herbivores qui, comme les mammouths à l’époque du Pléistocène il y plus de 10 000 ans, contribuent à limiter la colonisation des arbustes et de la forêt, à conserver le contact entre l’air froid et le pergélisol et donc à maintenir le sol gelé. Leurs résultats m’ont encouragé à prendre en compte cette variable. » Spécialiste avant tout des forêts tropicales africaines, Jean-François Bastin s’est entouré d’écologues, certains de renommée mondiale. « Fabio Berzaghi, entre autres, est un chercheur italien qui avait modélisé la densité de la faune sauvage à l’échelle mondiale, et je l’ai invité à participer à cette étude afin d’intégrer ses résultats. Je pense aussi à l’Espagnol Fernando Maestre, spécialiste des zones arides, et au Canadien Christian Messier, expert des forêts boréales. Nous avons eu le concours de Jens Christian Svenning, professeur danois leader dans le domaine du réensauvagement, qui nous a apporté une expertise cruciale. Dans une étude sur la couverture arborée de l’Europe 10 000 ans auparavant, son équipe et lui avaient démontré qu’il s’agissait d’une mosaïque, avec de grandes zones maintenues ouvertes notamment par la très grande population d’herbivores qui existait à l’époque. » Pour Jean-François Bastin, ces informations montrent l’importance d’une prise en compte de ce paramètre dans tout projet de préservation d’un écosystème : « On peut aboutir à des conséquences très différentes sur les écosystèmes, selon les choix que l’on fait, martèle-t-il. Et il s’agit bien de choix humains avant tout. » Des choix, il en est aussi question dans la gestion du feu. Les chercheurs estiment en effet que jusqu’à 675 millions d’hectares, soit l’équivalent du bassin amazonien, sont susceptibles de s’orienter plutôt vers de la végétation basse ou de la forêt, en fonction des choix effectués en termes d’herbivores et de gestion du feu. Les chercheurs se sont appuyés sur une base de données obtenue par satellite, mise à disposition gratuitement par la NASA – pour l’instant toujours disponible malgré les dégâts de l’administration Trump –, qui permet d’estimer la probabilité des incendies partout à la surface du globe. « On a pu, pour chaque écorégion, notamment arides ou semi-arides, émettre des scénarios d’intensité de feu, du plus au moins probable, et donc de leur impact sur le maintien d’une zone de végétation basse », développe Jean-François Bastin. Mais alors qu’en Occident les feux sont avant tout vus comme dommageables et à éviter à tout prix, ils sont, dans de nombreux endroits du monde, nécessaires pour régénérer les écosystèmes et éviter la propagation de mégafeux, dévastateurs et hors de contrôle. « En Afrique subsaharienne, de nombreux peuples ont une connaissance fine de leur écosystème et ils adoptent UN LEVIER POUR SAUVEGARDER NOS ÉCOSYSTÈMES JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 40 OMNI SCIENCES
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