des stratégies précises, à la fois spatiales et temporelles, de mise à feu de la savane en amont de la saison sèche, pour éviter que d’autres feux se déclenchent plus tard, au moment où la végétation sera beaucoup plus abondante, ce qui rendrait le feu plus incontrôlable, dévoile le chercheur. Ces incendies ont le double avantage de régénérer l’herbe pour le bétail, mais aussi de limiter les attaques de prédateurs qui se cachent dans les herbes hautes et les fourrés. C’est complètement contre-intuitif, mais ces feux protègent en réalité les forêts lors des saisons sèches. » Pour l’écologue, si de telles pratiques ne sont évidemment pas transposables en l’état en Europe, elles montrent qu’il est possible de réfléchir différemment sur la prescription du feu, afin de limiter ses dégâts sur les écosystèmes comme les populations humaines. UN SCÉNARIO D’AVENIR Toutes les données utilisées et produites dans cette étude ont un paramètre temporel important. Afin d’établir des cartes les plus représentatives possibles de l’état actuel, chaque pixel est en réalité composé d’une superposition d’informations obtenues au cours des dernières décennies, tant par satellites que par stations météorologiques. En prenant en compte les différents scénarios établis par le GIEC, depuis le business as usual jusqu’à une importante mitigation du changement climatique via une réduction drastique des gaz à effets de serre, les chercheurs ont ainsi pu établir des plans probables à l’horizon 2050. « En plus du scénario médian, nos cartes montrent des schémas alternatifs, en fonction des différents paramètres, souligne le chercheur. Ainsi, le cœur d’une forêt équatoriale ou le centre d’un désert ne vont guère évoluer en fonction des futurs possibles. Mais en Europe par exemple, on constate que ni les forêts ni la végétation basse ne prédominent. En d’autres termes, la gestion humaine aura un réel impact sur la proportion de forêts ou de prairies, en fonction des choix effectués. Par ailleurs, il est amusant de constater qu’alors qu’il nous avait été reproché en 2019 de surestimer le couvert arboré possible, nos résultats actuels sont supérieurs aux chiffres de l’époque. Et cela est notamment dû à de plus grandes possibilités en Europe. » L’étude de Jean-François Bastin donne enfin un autre enseignement : « L’impact du changement climatique est largement inférieur à celui que peut avoir la prescription des feux et la biomasse des herbivores. Cela ne signifie pas qu’il n’aura aucune incidence sur nos vies, mais plutôt que nous, les humains, avons en comparaison une influence très importante sur notre environnement, et que nous disposons là d’un levier pour sauvegarder nos écosystèmes. » Alors à qui destiner cette carte et ce modèle informatique ? Compte tenu de l’ampleur de l’étude, impossible de s’en servir pour déterminer où et comment planter des arbres. « Restaurer ou préserver une forêt, réensauvager une région, tout cela demande évidemment une connaissance beaucoup plus fine du milieu, que ce modèle ne peut pas apporter, tempère Jean-François Bastin. Mais ces cartes donnent un contexte, un appui pour des stratégies, même au niveau local. Pour qu’un scénario alternatif puisse advenir, il faut faire savoir qu’il existe. » Selon le chercheur, ce modèle en libre accès doit donc servir à orienter les décisions politiques, afin de poser les choix les plus judicieux. Encore et toujours des choix. Alors que le changement climatique nous semble chaque jour plus inéluctable, il est bon de rappeler qu’une autre voie est possible. À condition de s’en saisir. JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 41 OMNI SCIENCES COLLABORATION MONDIALE Cette étude est un véritable plaidoyer pour la collaboration scientifique internationale au service de la planète. Jean-François Bastin s’anime lorsqu’il évoque les chercheurs qui y ont participé. « J’ai contacté des spécialistes qui sont de réelles sommités dans leur domaine : zones arides, réensauvagement… Et alors que je suis encore un jeune chercheur, ils ont tous été d’une disponibilité, d’une gentillesse et d’une humilité qui me fascinent toujours aujourd’hui. Ils ont été d’une aide précieuse, tant pour les connaissances apportées dans leur domaine respectif, que pour le regard critique qu’ils m’incitaient à garder sur les résultats obtenus. Ce furent cinq années de travail très riches humainement. »
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