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C’est peu dire que les souvenirs sont toute sa vie. Après une courte hésitation avec l’étude de l’environnement, et un peu par mimétisme familial (son père est psychologue), Christine Bastin s’est engagée dès ses premières années à l’ULiège dans des études de neuropsychologie. Elle n’en est jamais sortie depuis. « Dès les premiers cours, j’ai su que j’avais trouvé ma voie, se souvient la chercheuse. Ça a vraiment été une révélation. » La mémoire sera donc le grand sujet de sa carrière, notamment en lien avec le vieillissement. D’abord la mémoire prospective, c’est-à-dire « la capacité à se souvenir des choses que l’on a l’intention de faire dans le futur » dans le cadre du vieillissement normal, pour le sujet de son mémoire de master, puis, très vite, la mémoire épisodique. La future chercheuse va ainsi se pencher sur deux processus mémoriels particuliers qui l’occupent encore aujourd’hui : la recollection et la familiarité. « La recollection désigne notre capacité à évoquer des souvenirs très riches, à raconter ce qu’il s’est passé de façon très détaillée, précise-t-elle. À l’inverse, la familiarité est un sentiment de déjà-vu, savoir qu’un événement a eu lieu sans pouvoir se le rappeler précisément. Et l’objectif de ma thèse, soutenue en 2004, était de voir si ces deux formes de mémoire sont, dans certaines conditions, dissociées ou non. » LE RÔLE DE L’HIPPOCAMPE La recollection et la familiarité ont été un réel fil conducteur au cours des différents travaux de Christine Bastin, alors même que la conception de la mémoire, elle, a beaucoup évolué au fil des années. « Nous sommes partis d’une vision très modulaire du cerveau, avec une conception plutôt localisationniste, qui estime que telle région s’occupe de tel processus cérébral, retrace-t-elle. Dans cette logique, nous cherchions à déterminer les zones du cerveau liées à la recollection et à la familiarité, en considérant qu’il s’agissait de zones exclusivement dédiées à la mémoire. La littérature montrait ainsi que l’hippocampe était associé à la recollection, et que le cortex périrhinal, situé à proximité, s’occupait de la familiarité. » Mais cette vision du cerveau a, depuis, été largement remaniée. « Une théorie a été développée, que l’on nomme l’hypothèse représentationnelle hiérarchique, qui considère que l’hippocampe et le cortex périrhinal ne sont pas exclusivement dédiés à la mémoire, indique la neuropsychologue. On estime qu’ils sont plus largement impliqués dans la représentation des informations que l’on rencontre dans notre vie, qui serviront ensuite à différents domaines cognitifs, comme la mémoire ». La nuance est subtile, mais importante. Ainsi, l’hippocampe aurait le rôle central de « présenter des associations entre les informations que l’on peut rencontrer dans notre quotidien, ce qui est utile non seulement pour la recollection mais également d’autres compétences comme la navigation spatiale par exemple, en étant capable d’identifier son chemin ». Quant au cortex périrhinal, il serait spécialisé dans la représentation des objets. « Nous avons fait de nombreuses études sur cette zone en particulier, qui ont beaucoup occupé mon équipe encore récemment, souligne Christine Bastin. Nous avons montré par exemple que le cortex périrhinal était utilisé pour identifier des objets par leurs caractéristiques propres qui les distinguent des autres. Ainsi, deux bouteilles d’eau différentes auront chacune leur représentation dans le cortex périrhinal. De cette manière, cette zone du cerveau peut également être utilisée dans des informations sémantiques, c’est-à-dire les connaissances que l’on a sur le monde, afin d’identifier chaque mot comme des concepts séparés. » DANS LA SANTÉ COMME DANS LA MALADIE Alors qu’elle étudiait le maintien de la recollection et de la familiarité au cours du vieillissement normal au sein du laboratoire de neuropsychologie de la faculté CHRISTINE BASTIN Mémoire vive JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 43 LE PARCOURS

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