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financement doit lui permettre de mettre sur pied un projet ambitieux de longue durée, en collaboration avec l’hôpital Saint-Luc. « Nous espérons pouvoir recruter une large cohorte de près de 250 personnes âgées, à qui nous allons faire passer différents tests de mémoire et des IRM afin de contrôler le volume cérébral, ainsi que des tests sanguins susceptibles d’identifier des biomarqueurs, détaille-t-elle. Il s’agit d’un projet de longue durée, puisqu’il est question de revoir les patients après deux, six et dix ans, afin d’évaluer leurs performances sur le long terme, et tenter de prédire le devenir des participants. » NOUVEAUX HORIZONS Après des années à travailler sur les effets du vieillissement sur la mémoire, Christine Bastin a eu besoin d’un second souffle. « J’avais l’impression d’être arrivée au bout de ce que je pouvais apporter à la recollection et la familiarité, et j’ai vécu ce moment comme une sorte de crise existentielle, retrace-t-elle. Aujourd’hui, je comprends qu’il me fallait simplement prendre du recul, et qu’après des années à décortiquer patiemment chaque processus, il était normal de prendre en compte l’humain dans sa globalité. » La bouffée d’oxygène s’est matérialisée sous la forme d’une nouvelle théorie concernant la recollection. Car si les études tendent à montrer qu’avec l’âge, nos souvenirs sont moins riches et moins précis, nourrissant ainsi l’hypothèse d’un déclin cognitif, les facteurs psychosociaux racontent une autre histoire. « Il semblerait que plus qu’un déclin, il s’agisse en réalité d’une manière préférentielle de traiter les informations, et que cela serait simplement lié à des objectifs de vie différents, soutient-elle. Ainsi, lorsqu’on est jeune, on se fixe des objectifs ambitieux, avec l’envie de vivre intensément, de rencontrer de nouvelles personnes et de nouveaux lieux. Mais en vieillissant, avec la prise de conscience du temps qui passe, on a tendance à privilégier le bien-être et le confort, à passer du temps avec ceux qui nous sont proches. On se tournerait donc vers ce qui est familier, et cette transformation des buts de la personne se ressent dans l’utilisation préférentielle de nos processus mnésiques. Il s’agit d’une hypothèse que nous allons tester dans nos futurs projets. » Outre la mémoire personnelle, Christine Bastin a également élargi ses intérêts à la mémoire collective. Alors qu’elle s’intéressait aux souvenirs que l’on partage avec d’autres personnes, comme avec la pandémie de COVID-19 – « un événement unique où la vie se déroulait de façon totalement différente » –, le Capitole de Washington a été envahi par les manifestants proTrump le 6 janvier 2021. « Nous avons travaillé avec des chercheurs américains sur l’hypothèse selon laquelle plus des événements nous touchent personnellement, et plus la façon dont les souvenirs sont évoqués est similaire entre personnes qui partagent la même identité. Nous pensions que les Américains interrogés auraient donc des souvenirs bien plus similaires entre eux que les Belges. » Mais en raison de l’environnement médiatique, c’est tout l’inverse qui s’est produit. « Ces événements ont été relatés de façon globalement similaire par tous les médias en Europe, tandis que le traitement de l’information était fort différent aux États-Unis, en fonction de la couleur politique de la chaîne de télévision, précise la chercheuse. Cela nous a amenés à lancer des projets de recherche sur l’impact des médias sur la mémoire collective. » Enfin, et comme une façon de boucler la boucle, Christine Bastin s’intéresse aux souvenirs transmis de génération en génération, avec l’objectif de comprendre pourquoi les souvenirs se perdent, et quelles sont les caractéristiques de ceux qui restent. « Nous n’avons pas encore la réponse à cette question, sourit-elle. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est pourquoi les gens transmettent ces souvenirs. Et si on constate que les souvenirs des grands-parents aux petits-enfants ont une valeur particulière, comme savoir d’où l’on vient, il en va autrement pour les souvenirs racontés de parents à enfants. Ces derniers sont moins enclins à les considérer comme une véritable transmission, mais plus simplement comme une façon de se sentir proches de leurs parents. » « Les forces ne s’épuisent pas si vite, quand on en est le dépositaire fragile », a écrit Aimé Césaire. Il en va de même, semble-t-il, pour les souvenirs. À écouter : podcast À la source sur le parcours de Christine Bastin * www.podcast.uliege.be/christine-bastin JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 45 LE PARCOURS

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