DES HOMMES COMME LES AUTRES Diplômée en histoire et en théologie, Christine Pedotti a décortiqué les textes fondateurs du catholicisme – les Évangiles – dans le but d’y trouver les éléments censés expliquer le monopole masculin sur le clergé catholique et justifier que les femmes y soient aujourd’hui invisibles. Dans son essai Jésus, l’homme qui préférait les femmes2, elle constate d’abord que les femmes des récits évangéliques ne sont pas des personnages accessoires. Au contraire, elles y sont non seulement des actrices de premier plan, au cœur de dizaines de rencontres avec Jésus de Nazareth, mais elles y sont aussi « des hommes comme les autres ». Et d’ajouter : « L’on n’y trouve pas le moindre mot qui puisse soutenir – pour utiliser des termes contemporains – l’idée d’une assignation genrée des femmes. L’intérêt de Jésus envers elles n’était pas guidé par des critères de genre, mais bien des critères qui avaient trait à leur position dans la société. On l’y voit ainsi, par exemple, s’intéresser aux femmes veuves, qui comptaient parmi les plus vulnérables à cette époque. » Pour Christine Pedotti, la simple lecture des Évangiles ne permet aucunement de comprendre pourquoi les femmes se sont rapidement trouvées exclues du clergé catholique. Si ces femmes ont été invisibilisées, c’est en réalité parce que la tradition catholique a rapidement privilégié une lecture strictement masculiniste des textes. « Cette lecture masculiniste ne nous donne à voir, en somme, que deux figures féminines : la Vierge Marie et Marie-Madeleine. Ce sont des figures en quelque sorte maquillées : c’est la Mère et la Putain, résume Christine Pedotti. Marie de Magdala, présente dans tous les récits de la Résurrection – c’est elle qui reçoit en premier la nouvelle de la résurrection du Christ, qu’elle annonce ensuite aux apôtres –, y incarne une figure très importante : celle du disciple, de l’apôtre (“apostolos” en grec signifie “messager”). Or, par un tour de passe-passe absolument terrible opéré dans le courant du 2e siècle après Jésus-Christ, son personnage a rapidement pris les traits d’une femme de mauvaise vie. À l’inverse, la mère de Jésus, Marie de Nazareth, qui est un personnage tout à fait furtif des Évangiles, en réalité à peine visible, a quant à elle été transformée au fil des siècles en une figure hyperbolique de dévotion, de miséricorde et de pureté absolue, exempte de sexualité. » Les révélations successives, en France et en Belgique notamment, d’abus sexuels commis par des hommes d’Église sur des milliers de victimes poussent Christine Pedotti à poursuivre son travail de déconstruction du fonctionnement de ce système entièrement masculin. Car il faut « comprendre pour pouvoir agir ». Son dernier ouvrage, Autopsie d’un système3, se penche sur ces agressions et viols, sur ce « mal intérieur » qui, loin d’être circonscrit à quelques brebis galeuses rapidement écartées du troupeau, semble consubstantiel au clergé catholique. Car les révélations ne cessent de se multiplier : depuis 2010, quelque 1200 plaintes de « survivants » ont été enregistrées en Belgique, notamment grâce au travail du prêtre catholique Rik Devillé4, l’infatigable portevoix des « oubliés de Dieu ». Ces “affaires”, dont celle de l’évêque de Bruges, Roger Vangheluwe, continuent d’émerger et ne semblent épargner pas même les figures d’apparence les plus insoupçonnables, de l’abbé Pierre en France au prêtre liégeois Germain Dufour5. À l’échelle internationale, ce ne sont pas moins de 3 à 4 % des ecclésiastiques qui seraient des prédateurs sexuels. « Hormis l’environnement familial, c’est dans le catholicisme – depuis le catéchisme à l’aumônerie en passant par les mouvements de jeunesse – qu’un enfant est statistiquement plus en danger que s’il se trouvait à l’école, au conservatoire, au cours de judo ou à la piscine », rappelle Christine Pedotti, s’appuyant sur l’accablant “rapport Sauvé” (2021) publié en France par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), qui révélait les abus de quelque 3000 pédocriminels sur plus de 200 000 mineures et mineurs depuis 19506. La prédation d’une partie du clergé catholique revêt une dimension singulière : les victimes 2 Christine Pedotti, Jésus, l’homme qui préférait les femmes, Albin Michel, 2018 3 Christine Pedotti, Autopsie d’un système, Albin Michel, 2025 4 Jean-Pierre Stroobants, “Rik Devillé, le prêtre belge retraité en croisade (...)”, paru dans Le Monde, 15 novembre 2023 5 Nicolas Taiana, “Saint-Germain et frère Dufour”, paru dans Médor, n°40, automne 2025 (en ligne) 6 Éric Chaverou et al., L’Église de France face à la pédocriminalité, sur France Culture (en ligne) LE SYSTÈME PRODUIT LES CONDITIONS DE CES ABUS JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 56 L’INVITÉE
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