sont en effet principalement des garçons prépubères (de 11 à 13 ans). « Ces révélations ont transformé mon engagement, confie la journaliste. Je me suis rendu compte que ce masculinisme aveugle non seulement lésait les femmes de leurs droits, mais rendait possible un dangereux système à deux visages : d’une part, l’emprise psychologique et la prédation sexuelle, la première préparant la victime à la seconde ; et d’autre part, la dissimulation ou l’atténuation de cette prédation par le clergé catholique. » PRODUITS PAR LE SYSTÈME Il est évident que tous les prêtres ne deviennent pas des prédateurs sexuels et comptent même, selon l’essayiste, « quelques saints et héros ». Mais il ne fait aucun doute à ses yeux que la « crise des abus » qui ébranle l’Église catholique est la conséquence directe du masculinisme de son clergé. « Ces abus ont été rendus possibles non parce que le système actuel d’organisation de l’Église catholique a été perverti par des prédateurs rusés, mais parce que le système produit les conditions de ces abus », écrit-elle. Des prêtres célibataires, investis d’une autorité de droit divin, sont placés en situation d’autorité sur les consciences. Pour certains psychismes enclins à « des perversions de la libido », cette autorité peut glisser vers une emprise sexuelle sur les corps, singulièrement de petits garçons prépubères. « Le rapport étroit entre le pouvoir sacré dont les prêtres sont investis et leur obligation d’abstinence, c’est-à-dire d’absence de lien avec le corps des femmes, pourrait expliquer, pour partie, la surreprésentation des garçons parmi les victimes. L’autre hypothèse que je formule, poursuit Christine Pedotti, intuition qui ne vaut que comme piste de réflexion, c’est que l’appel religieux des prêtres survient souvent lorsque ceux-ci ne sont pas encore tout à fait dans la puberté. Cette vocation crée-t-elle une sorte de glaciation du psychisme sexuel à l’âge de 12-13 ans ? Lorsqu’un prêtre de 45 ans abuse d’un garçon de cet âge, cet homme pense-t-il avoir le même âge (psychologique) que sa victime, et donc la même immaturité sexuelle, et n’agir que dans le contexte de jeux de garçons ? » Du reste, ces prêtres pédocriminels savent pouvoir compter sur la protection conférée par un système hautement hiérarchique, sinon paternaliste, qui rend extrêmement difficile, pour les hommes qui le composent, de faire face à la défaillance de l’un des leurs. Christine Pedotti insiste sur la puissance du rite d’ordination qui lie, de manière permanente, un nouveau prêtre à son supérieur hiérarchique : « Ce rite, quasi médiéval, crée un lien d’allégeance : le prêtre, à genoux, place ses mains dans les mains de son évêque et lui promet obéissance. En retour, l’évêque lui promet protection. Aussi, lorsque j’entends un évêque dire qu’il ne peut pas dénoncer l’un de ses prêtres – car comment un père pourrait-il dénoncer son fils ? –, j’entends qu’il y a là quelque chose d’une paternité mal assumée et mal comprise. » Pour la journaliste, ce lien d’allégeance explique en tout cas, pour partie, que tant d’ecclésiastiques, du cardinal Barbarin au cardinal Danneels, aient été accusés, sinon de dissimulation ou de passage sous silence, à tout le moins d’inaction face aux abus rapportés au sein de leur diocèse. VERS UNE ÉVOLUTION ? Pour d’aucuns, parce qu’ils encouragent voire accélèrent la sécularisation de sociétés où la pratique des sacrements (baptême, mariage, eucharistie, ordination) est déjà au plus bas, le masculinisme de l’Église et les faits de pédocriminalité que l’on sait compromettent jusqu’à la survie de l’Église catholique toute entière. Christine Pedotti partage ce constat « d’effacement du catholicisme de nos consciences » et ne cache pas son désarroi : « Cette crise est très grave, très profonde et surtout très rapide. Alors même que le christianisme demeure à mon sens une proposition pertinente de sens et d’intelligence sur la signification de la vie humaine, la structure du système actuel met en échec la proposition évangélique. » Pour la journaliste, la seule manière de dépasser « cette dissonance qui met en péril la perpétuation du système catholique » serait de renoncer complètement à cette forme d’autorité sacrée des hommes d’Église, qui confine à l’idolâtrie. « Car n’est-ce pas, après tout, le travail de tout croyant de renoncer à l’idolâtrie ? », interroge-t-elle. Convaincue de l’urgence d’une telle réforme, Christine Pedotti craint néanmoins de voir l’Église catholique trouver son salut, non pas en s’appropriant des valeurs progressistes communément partagées par ses fidèles, mais en opérant un retour à des normes anciennes, réactionnaires, voire théocratiques en vogue dans les « marchés émergents » d’un catholicisme qui semble avoir renoncé à l’Europe. « Mais je reste persuadée qu’il est possible pour le christianisme, et avec lui le catholicisme, de s’insérer dans une société libérale au sens politique du terme, c’est-à-dire une société de la liberté de conscience, de la liberté d’expression et d’opinion, mais aussi de parité, d’équilibre des pouvoirs et contre-pouvoirs ». JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 57 L’INVITÉE
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