La littérature comme artisanat Le Quinzième Jour : Dans votre dernier roman, Le Bel Obscur (Le Seuil, 2025), la narratrice revient sur une vie passée aux côtés d’un mari homosexuel. Partagée entre la satisfaction de former avec lui « un couple étonnant » et son sentiment d’abandon, elle sort progressivement de « la mécanique du déni, ce maquillage du désastre » grâce au secours fortuit de l’un de ses ancêtres, Edmond, sur lequel elle se met à enquêter. Aux confins de l’enquête généalogique et du récit intime, comment ce roman s’inscrit-il dans le reste de votre œuvre ? Caroline Lamarche : Ce livre est une synthèse de l’important travail documentaire que j’ai fourni pour L’Asturienne (Les Impressions nouvelles, 2022) et de ce que j’ai fait avec des romans beaucoup plus brefs, souvent inspirés par mes expériences. Cela dit, comme Annie Ernaux, je récuse le mot “autofiction”. C’est une question qu’on nous pose sans arrêt : qu’est-ce qui est du côté du réel et qu’est-ce qui est du côté de la fiction ? Pour moi, cette question n’a pas lieu d’être : à partir du moment où il y a art, où il y a forme, il y a fiction. Déjà parce que la mémoire se charge d’éliminer elle-même beaucoup de choses, crée son propre scénario. Par ailleurs, contrairement à Annie Ernaux, je ne me sers pas de mes journaux pour écrire, sinon un peu pour ce roman, précisément, mais de manière très vagabonde. Quoi qu’il en soit, on ne sait pas ce qu’est le réel. Le réel, c’est une sorte de grande confusion horrible où l’on passe son temps à oublier... Il y a seulement des îlots de mémoire et des documents qui surnagent. Et puis il y a surtout l’expérience d’écrivain – un travail de 30 ans en ce qui me concerne – qui fait qu’à un moment, comme un menuisier qui construit un meuble, on parvient à donner forme à un matériau brut, résistant, désordonné, parfois confus. De toute manière, les étiquettes, ça ne m’intéresse pas. Cela n’a aucune importance. Qui se demande aujourd’hui si À la recherche du temps perdu est oui ou non un roman ? Laurent Demoulin : Je dirais que, dans Le Bel Obscur, deux pans de ton œuvre se réunissent, comme par un effet d’entonnoir. La famille, l’amour durable, la filiation d’un côté, que tu as traités dans La fin des abeilles par exemple, un livre consacré à la figure de la mère, et, de l’autre, la transgression, l’érotisme, qui caractérisent plusieurs de tes premiers livres. C.L. : On peut dire ça, même si parfois tout se mêle dans une sorte d’entonnoir, précisément, un peu comme dans Le Bel Obscur. Autrice de récits, romans, nouvelles et poésie, Caroline Lamarche n’a pas attendu d’être dans la dernière sélection du Goncourt 2025 pour bâtir une œuvre palimpseste, où les strates de l’intime font écho aux dilemmes des sociétés passées et à venir sur l’amour, la famille, le désir. Réunie avec Laurent Demoulin, poète, romancier, professeur de littérature à l’ULiège, celle qui fut étudiante en langues et littératures romanes à l’ULiège évoque pour Le Quinzième Jour son travail d’artisane, loin de la posture du “grand écrivain”. ENTRETIEN JULIE LUONG – PHOTOS JEAN-LOUIS WERTZ JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 60 LE DIALOGUE
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