LQJ 293

Laurent Demoulin Caroline Lamarche L.D. : Concernant la question du réel et de la fiction, il faut rappeler que Rousseau, dans ses Confessions, déclare à la fois qu’il va dire la vérité et que, là où il aura un “vide occasionné” par son “défaut de mémoire”, il complétera son récit par des éléments crédibles... On est toujours obligé de reconstruire le passé pour que le texte soit accueillant, qu’il permette aux lectrices et aux lecteurs de s’identifier aux personnages. Je ne sais pas pourquoi mais l’identification ne fonctionne pas avec les généralités, elle ne fonctionne qu’avec les détails, les images. Si l’on veut transmettre seulement les faits avérés, on n’aura que des résumés de vie, des vues cavalières, sans chair. Or ce sont les scènes qui nous font entrer dans le récit. Mais notre mémoire ne nous permet pas de nous souvenir de scènes complètes, par exemple de chaque réplique d’une conversation, même très récente. Quand j’ai écrit, à partir d’un matériau autobiographique, mon roman Robinson [ndlr : récompensé du prix Rossel en 2017], j’ai non seulement regroupé divers souvenirs en un seule scène, par exemple dix promenades en une seule, mais j’ai comblé les lacunes mémorielles au moyen de mon imagination. C.L. : C’est le travail sur la forme qui rend un récit universel. Car bien sûr, quand on écrit, on se demande toujours à un moment : “Est-ce que je peux dire ça ? Est-ce que je ne vais pas heurter des proches ou des communautés ?” Mais je constate que les lecteurs qui réagissent à ce livre-ci, Le Bel Obscur, sont aussi bien des membres de la communauté LGBT que des couples ou des célibataires ou encore les lycéens ou les détenus rencontrés lors du périple Goncourt... Tout le monde se projette dans cette histoire qui est pourtant très particulière. LQJ : Le Bel Obscur se caractérise aussi par la multiplicité de ses sources : la mémoire, les archives, les journaux intimes, l’histoire de l’homosexualité... C.L : Oui, il y a aussi dans ce livre un contexte politique, social, sociologique, qui n’est pas toujours perçu par la critique. Il faut dire que pas mal de romans contemporains se résument à des histoires intimes. J’ai voulu quant à moi un livre palimpseste, où se superposent des sources hétérogènes, d’époques très différentes. Il y a des bribes de journaux intimes qui datent d’il y a 30 ans et dans lesquels j’ai circulé de manière très vagabonde, des rêves, des notations climatiques, mais aussi des archives familiales relatives à un ancêtre oublié. Et puis il y a le présent de la narration, qui est celui d’un couple depuis les années sida, un couple atypique qui réinvente une manière JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 61 LE DIALOGUE

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