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de faire famille. Et qui, dans son espoir de continuer à faire couple – ce que bientôt il ne sera plus –, réinvente aussi quelque chose en s’inspirant du monde LGBT qui a été pionnier en la matière. LQJ : “Réinventer l’amour”, c’est le défi d’une vie pour cette narratrice. C’est aussi le titre du récent essai de Mona Chollet et un enjeu majeur pour les féministes et les jeunes générations. C.L. : Oui, d’après certaines enquêtes récentes, aujourd’hui, les jeunes désirent l’amour durable mais ils veulent aussi pouvoir négocier leur liberté. Et cette négociation de la liberté dans le couple, ce n’est pas les hétéros qui l’ont inventée, c’est le monde homosexuel. L.D. : Il y a tout de même eu aussi Sartre et Beauvoir, dont la romaniste liégeoise Esther Demoulin décrit le pacte amoureux dans un livre récent (Beauvoir et Sartre. Écrire côte à côte, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2024)... C.L. : Oui, bien sûr, les élites l’ont fait de tout temps je crois. C’était le cas de Vita Sackville-West [ndlr : poète, romancière et essayiste britannique qui a notamment entretenu une relation avec Virginia Woolf] et de son mari. Mais il y avait des conditions économiques à cette liberté-là. Ils pouvaient voyager, vivre leurs amours ailleurs tandis que des gouvernantes prenaient soin de leurs enfants. Aujourd’hui, c’est l’aspiration de toute la jeunesse que de pouvoir assouplir le carcan patriarcal du mariage classique. Comment trouver une nouvelle manière de faire couple, ou famille, sans casser tout ? C’est cette histoire-là que je raconte. LQJ : Votre roman aborde par ailleurs un thème absent de la littérature, celui des épouses d’homosexuels, longtemps assignées au silence et à la solitude. C.L. : J’ai écrit dans le doute, avec cette idée en effet que personne n’avait jamais écrit là-dessus. L’homophobie a des effets collatéraux sur les familles, qui ne reçoivent aucun soutien. Dans le livre, le personnage de Vincent va avec une sorte d’euphorie vers son être propre, épaulé par une communauté, des lieux de rencontre, tandis que son épouse se retrouve désertée, condamnée à une forme de secret sauf pour quelques amis qui les qualifient de “couple étonnant”. Elle se raccroche à cette idée, mais au fond, ça ne fait pas couple... C’est simplement l’idéalisation qui se poursuit, et le déni, si caractéristiques de l’éducation des filles surtout s’agissant de l’amour. Voilà pourquoi il y a tant de relations d’emprises et d’abus qui s’exercent sur les femmes. LQJ : Cette prise de conscience de la socialisation spécifique des femmes vis-à-vis de l’amour, du mariage, de la famille traverse le cheminement de la narratrice vers l’émancipation. C.L. : Oui, le point de vue de la mère de la narratrice, c’est “il ne faut jamais dire non à un homme” et “ne divorcez jamais”. Mais dire aux femmes qu’elles doivent toujours dire oui, c’est en faire des proies ! La narratrice doit déconstruire cet interdit maternel. C’est aussi un livre qui déjoue certains poncifs manichéens : ici, c’est le père de la narratrice qui devine ce qu’elle vit dans son couple. Et quand elle remonte le fil des générations sur les traces de son ancêtre Edmond, elle se rend compte d’un autre exemple où un père a protégé sa fille, veillé sur elle. JANVIER-AVRIL 2026 I 293 I WWW.LQJ.ULIEGE.BE 62 LE DIALOGUE

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